La Mine
Pour un architecte de ma génération, la mine c’est d’abord la mine graphite. Elle nous permet depuis les premières esquisses jusqu’aux dessins de détails de concrétiser nos idées et nos projets. L’apparition des outils informatiques est venue révolutionner notre pratique même si, comme de nombreux confrères de mon âge, je suis resté fidèle au dessin à la main. J’en ai écrit toute l’importance dans un livre. (1)
Le titre de ce texte ne fait donc pas référence à l’outil graphique mais à ce que Emile Zola a magnifiquement décrit dans « Germinal ». La mine, de laquelle on extrayait le charbon.
A la fin des années 1970, mon équipe a été retenue pour réaliser le musée de la Mine de Saint-Etienne (2). C’est l’un des privilèges de notre métier que de pouvoir aborder des sujets très variés et de découvrir sans cesse de nouveaux sites et de nouveaux programmes pour répondre au mieux aux objectifs des maîtres d’ouvrages. Ainsi, en dehors de la lecture de « Germinal », je ne connaissais à peu près rien à l’extraction du charbon. J’avais auparavant travaillé sur quelques concours de musées mais sur des thèmes très différents, concernant la mise en valeur de vestiges archéologiques. Nous avons bien sûr visité le site du puits Couriot où l’activité minière avait cessé en 1965 ainsi que le « Deutsches Bergbau-Museum » de Bochum dans le Nord l’Allemagne construit, lui aussi, sur un ancien puits de mine et déjà ouvert au public depuis quelques années. C’était évidemment très riche d’enseignement compte tenu de la similitude des programmes. Pour saisir la réalité des conditions de travail des mineurs, j’ai demandé à descendre au fond du puits Pigeot situé sur le site stéphanois tout près du puits Couriot. C’était à l’époque le dernier en activité de la région (fermeture en 1983). L’expérience de cette visite a suscité l’une des émotions les plus fortes de ma carrière professionnelle. Après avoir obtenu l’autorisation et l’accompagnement nécessaires, rendez-vous a été pris pour cette aventure que je vous raconte maintenant.
Il faut bien sûr se protéger avec casque, chaussures et lunettes de chantier de rigueur. La veine en exploitation se situe à plus de 1100 mètres de profondeur et le voyage vertical et très bruyant va durer entre cinq et dix minutes. La température augmente au fur et à mesure de la descente, jusqu’à l’arrivée où le thermomètre atteint plus de quarante degrés ! A notre sortie de l’ascenseur, nous frôlons l’accident à cause d’un déraillement de wagon. Nous en sommes quittes pour une bonne frayeur. Nous progressons dans un couloir principal puis nous nous engageons dans une veine en activité. Le bruit devient insupportable, empêchant tout échange direct avec mon accompagnateur et nous allons devoir communiquer par signes. Ma première question concerne le fait que la galerie n’est pas du tout horizontale mais monte fortement, avant de brusquement descendre ! Mon interlocuteur me fait alors comprendre qu’à cette profondeur, les poussées ne sont pas comme en surface du haut vers le bas. En fonction des pressions qui s’exercent dans les couches situées à proximité de la veine de charbon exploitée, la topographie peut considérablement varier dans de très courts délais aussi bien vers le haut que vers le bas. En approchant de la zone de travail, le vacarme devient insoutenable car les ouvriers sont équipés de marteaux piqueurs pour arracher des blocs de charbon des parois. La température dépasse les 40°C. Les ouvriers, seulement vêtus d’un short, sont entièrement noirs car douchés par l’eau charbonneuse qui suinte des parois et de la voûte. Seuls les yeux à travers les lunettes de protection conservent la vision de la vie qui les anime. Mon accompagnant m’explique la façon dont se fait l’attaque des différentes couches pour extraire un maximum de charbon avec un minimum de modification des boisements de la galerie, ainsi que les étapes qui suivent jusqu’à la remontée du charbon.
Deux heures plus tard, nous nous retrouvons à l’air libre. Je suis abasourdi par ce que je viens de vivre. Je savais que le travail des mineurs était dur, mais je reste sidéré que l’on en soit encore à ce stade de pénibilité, répété chaque jour en cette fin du XXème siècle. J’admire le courage et la solidarité de ces hommes, mais je suis stupéfait des conditions de travail aussi difficiles, avec des outils certes plus efficaces mais malgré tout, proches de celles décrites par Emile Zola dans « Germinal » !
Cette matinée bouleversante me conforte encore davantage sur l’importance du projet de muséographie dont nous sommes chargés. En traversant la salle « des pendus »3 pour rendre les habits que l’on m’avait prêté, je regarde ce lieu silencieux, presque mystique avec encore plus d’émotion et de respect que lors de ma première visite.
Je rentre à mon atelier à Vienne pour continuer ce magnifique travail de mémoire. Nos études progressent, les premières phases de travaux sont réalisées au niveau des salles d’accueil, d’information ainsi que l’organisation des différentes phases de réalisation du projet. Nous sommes en mars 1983 et les élections municipales ont lieu. La liste de droite renverse celle de gauche en place depuis plusieurs mandats. Nous sommes démis de nos missions dès la semaine qui suit l’élection de la nouvelle équipe. Pour nous, fin de l’histoire !
Les changements politiques sont malheureusement trop souvent prétextes à éviction de l’équipe désignée par les élus précédents. Quatre années de travail, d’informations accumulées se perdent en partie et c’est évidemment regrettable. Je perds également l’occasion d’acquérir une première référence sur un sujet de muséographie. Le projet se réalisera finalement des années plus tard, avec beaucoup moins d’ambition et pour maîtrise d’œuvre le seul appui des services techniques de la ville !
1- « Créer c’est se souvenir » Parcours et engagement d’un architecte urbanisme. Préface de Paul Chemetov. Editions : Les Productions du EFFA. Paris.
2- Projet développé en association avec Christian Devillers : Architecte Urbaniste.
3- Espace de nef, situé au contact des douches ou chaque mineur pend sa tenue de travail en hauteur pour la faire sécher.