La montagne
La montagne ne m’a pas happé dès mon plus jeune âge, mais au sortir de l’école d’architecture, plus précisément au moment de mon retour dans ma ville natale après mes études et mon début d’activité d’architecte avec Paul Chemetov. La région de l’Isère s’y prêtait et l’expérience montagnarde de l’un de mes amis architectes1, qui travaillait avec moi a fait le reste. La marche, l’escalade, le lien qui nous unit quand la corde est nécessaire constituent des moments humains particuliers et souvent très forts. Nous avons effectué beaucoup de courses de rocher en Vanoise, dans le Vercors … Le Mont Aiguille ou le Dôme des Ecrins demeurent de très beaux souvenirs.
Des escalades réalisées, je garde en mémoire l’ascension de la Grande Casse en Vanoise qui culmine à 3855 mètres d’altitude. Pourquoi ce nom curieux de « la grande casse » ? Le 14 juillet 1892, un Capitaine chargé de former des militaires à l’alpinisme, encadrait un escadron sans aucune expérience pour réaliser cette ascension. Perdus dans le brouillard, ils ont dévissé et y ont laissé la vie. Quand on connait cette histoire, on se dit que le choix du nom est assez lugubre. A partir de cet évènement quelque peu inquiétant et sur l’insistance de nos épouses, nous engageons un guide pour assurer notre sécurité. L’ascension est assez longue et raide, mais sans difficulté particulière. Notre guide, chargé de rédiger un article avec clichés sur la Grande Casse, se désencorde pour nous prendre en photo sous les meilleurs angles ! Ce contexte un peu particulier nous convient car nous pouvons progresser à notre propre rythme compte tenu de l’importance de la pente et de sa longueur. Un magnifique souvenir de montagne.
Je ne suis pas un vrai montagnard, mais j’ai beaucoup aimé être suspendu sur une paroi verticale à trois cents mètres de hauteur ou avancer sur une arête, comme dans la course de la Pointe des Cinéastes dans le Massif des Ecrins. De très bons alpinistes ont écrit mieux que moi sur ces instants magiques. Malgré cela, ce petit texte me permet de faire part d’un sentiment très personnel qui est celui de la similitude entre l’escalade et le métier d’architecte-urbaniste :
_Il y a d’abord la notion du risque mesuré, notamment lors des centaines de concours que nous avons réalisés dans mon atelier. Le risque n’est pas physique comme en montagne mais c’est un combat permanent, une épreuve, car il faut sans cesse rester en éveil et faire des choix qui peuvent être décisifs sur l’issue de notre travail.
_Il y a aussi le temps qui nous est compté. Une course en montagne ne peut s’éterniser, il faut monter, mais aussi redescendre avant la nuit, tout comme un concours doit être rendu au jour et à l’heure prévue.
_Il y a enfin le plaisir de l’accomplissement d’un projet ou d’une course. Dans les deux cas, on peut se trouver dans des situations difficiles, de remise en cause tardive d’une option dans un concours, ou de dégradation rapide de la météo dans une course. On doit malgré tout faire face, garder son discernement, son énergie et la confiance de ses partenaires.
Cette complémentarité entre mon métier et la montagne m’a beaucoup aidé et je sais gré à André Korn, mon compagnon de cordée pour la partie « urbanisme » de mon activité, de m’avoir fait découvrir ce monde très particulier dans lequel le corps et l’esprit sont complètement engagés avec la nécessité d’aller au bout de l’effort et de rester toujours très lucide.
1 André Korn était architecte urbaniste. Nous avons travaillé ensemble pendant une trentaine d’année. Il avait un très bon contact humain, s’occupait plus particulièrement de la dimension urbaine sous toutes ses formes. Son décès, il y a quelques années, a constitué une lourde perte pour sa famille, ses amis et tous ceux qui le connaissaient.