Histoire d’un déménagement
Dans le développement du projet urbain du quartier de la Duchère (2001 2021), les services de la ville en charge de la question du déménagement des habitants dont les bâtiments devaient être démolis, ont très bien accompagné les personnes concernées. Ils ont demandé à chaque locataire leur souhait en fonction de leurs objectifs familiaux, professionnels et financiers : rester sur le quartier et dans quelle partie, aller dans un autre arrondissement de Lyon ou déménager dans une autre ville. Parallèlement à cette collecte de données, entre les déménagements et la démolition, des interventions d’artistes, accompagnés par les habitants qui le pouvaient et le souhaitaient, ont été proposées sous forme de peinture, de collage, d’expression orale et de mémoire. Malgré les précautions prises, ces situations sont toujours délicates voire difficiles pour les familles concernées, et je vais ici raconter l’une de ces aventures humaines.
Une dame seule, nonagénaire, habitait dans l’extrémité de l’une des barres vouées à la démolition. Après lui en avoir expliqué les raisons, elle exprima ses souhaits : avoir le même logement, au même étage et avec la même vue ! Cela pouvait sembler impossible, mais dans les quartiers des années 60, la répétitivité des bâtiments permettait de répondre à l’ensemble de ses demandes dans une barre conservée. Le logement désiré fut trouvé par l’équipe de relogement. Ensuite, la vieille dame demanda que son logement soit décoré avec les mêmes papiers peints que celui qu’elle habitait, alors qu’ils dataient de plusieurs décennies. Une personne est donc partie « chiner » pour trouver des revêtements afin de satisfaire cette attente et la dame accepta son transfert.
Dans la nuit précédant son déménagement, la locataire mourut dans son lit pendant son sommeil ! Peut-être était-ce son heure, mais cela nous rappelle que quelles que soient les précautions prises et l’attention portée par les agents sociaux, le changement de logement non choisi reste un bouleversement très important. Cette histoire est bien sûr triste et confirme toute l’importance qu’il faut attacher à la dimension humaine, même si dans le cas présent tout ce qui était possible fut fait par les services concernés. Cela montre aussi que la démolition ne doit être envisagée que si elle est absolument nécessaire, soit pour des raisons de mauvais état de la structure du bâtiment, ce qui était le cas, soit parce’ qu’il représente un obstacle physique très important par rapport au développement du projet urbain, mais jamais pour des pourcentages de démolitions définis a priori par les services de l’ANRU (1) pour satisfaire un quota de démolition.
Pour terminer sur cette question de la démolition, je livre une anecdote personnelle liée à la question de la trace que peut laisser un logement dans notre mémoire profonde. Lorsque j’ai commencé à travailler avec Paul Chemetov à Vienne, nous sommes intervenus sur les quartiers de la Gère, petite rivière aux allures de torrent, très utilisée pour la fabrication et la teinture des tissus au XIXème et début du XXème siècle. L’ensemble était classé RHI « résorption de l’habitat insalubre » et allait être démoli. Dans l’un des bâtiments concernés se trouvait le logement que j’avais habité avec ma famille jusqu’à l’âge de douze ans. J’ai eu envie de le revoir avant sa démolition, par curiosité mais aussi pour confronter mes souvenirs avec la réalité. Il m’est apparu beaucoup plus petit que dans mon souvenir, mais entre-temps j’avais grandi. Tout était calme, le bruit infernal des métiers à tisser de l’époque, situés sous le plancher non jointif, avait disparu. Ses particularités spatiales très complexes et hors normes actuelles, avec notamment la disparité des pièces dans leurs dimensions ou leur hauteur de plafond, m’ont surpris. Pourtant, dans mon souvenir, cela faisait partie de son charme, ce qui évidemment interroge sur la répétitivité des logements d’aujourd’hui.
Avant de partir, le bâtiment devant être démoli, j’ai démonté le judas (2) de la porte d’entrée, belle pièce métallique du XIXème, en souvenir de cette première et heureuse époque de ma vie.
1_Agence Nationale de la Rénovation Urbaine..
2_ Petite ouverture pratiquée dans une porte pour voir qui est à l’extérieur sans être vu.
LEGENDE PHOTOS : Les barres du quartier de la Duchère sont de grands paquebots de 50 mètres de haut et près de 200 mètres de long, contenant 330 logements soit environ 1000 habitants. La barre des mille que nous avons proposé de démolir pour des raisons de dégradation des structures correspondait à 1000 logements soit environ 3000 à 4000 habitants, une petite ville !