NECESSITE D’UNE ARCHITECTURE CONTEMPORAINE
Les plus âgés se souviennent de la polémique développée autour du projet de restructuration du musée du Louvre confié à l’architecte sino-américain leoh Ming Pei par François Mitterrand, dans le cadre des grands projets des années 1980. Les conflits ville-État et les peurs collectives s’étaient cristallisées autour de la pyramide d’entrée, dans la cour centrale. Pendant des mois, des attaques d’une virulence inouïe se sont développées. C’est aujourd’hui oublié ; la pyramide, par sa lisibilité et sa transparence, constitue le symbole d’un accès ouvert à ce merveilleux musée.
Dans les années 2010, on se souvient aussi des difficultés rencontrées par l’architecte italien Renzo Piano et des commentaires acerbes, au moment de la construction du monastère Sainte-Claire, au pied de la colline de Ronchamp sur laquelle Le Corbusier a édifié une chapelle dans les années 1950. Ce travail tout en finesse, partiellement enfoui, se fond dans le pied de colline et s’est fait en lien avec l’intervention du paysagiste Michel Corajoud.
Un peu plus tard, un jugement du tribunal administratif de Paris cassait le permis de construire du bâtiment de la Samaritaine. Ce projet a été dessiné par les architectes japonais du groupe Sanaa, auteurs du Louvre Lens. Suite à la plainte déposée par une association, le juge trancha sur des questions esthétiques, alors que le permis de construire avait été validé par toutes les autorités du ministère de la Culture. La maison médicale de Vézelay conçue par l’architecte Bernard Quirot, située à proximité du site de la basilique classée au Patrimoine mondial de l’Unesco, est violemment critiquée localement alors qu’elle obtient le prix de l’Équerre d’argent 2015 !
L’architecture contemporaine est difficile à faire accepter, que ce soit pour des projets d’intérêt local ou de résonance nationale. Pour élargir cette question, prenons l’exemple de Venise. Une ville sans habitant est une ville morte. Pour rester vivante, elle doit sans cesse s’adapter à ses besoins et refléter son temps. Une société qui copie n’est plus inventive et perd sa capacité de projection et de dynamisme. S’il y a arrêt sur image ou répétition, la ville se fige et devient décor, musée, puis tombe en ruine. C’est ce qui se prépare à Venise, en dehors même des risques que la cité soit engloutie dans la lagune. Depuis cinquante ans, Venise a perdu plus de la moitié de ses habitants : de 120 000 en 1966 à 58 000 en 2012 ; on peut rappeler qu’ils étaient 200 000 au XVème siècle. Il y a certes de plus en plus de touristes, près de trente millions par an ; ces visiteurs occupent tous les espaces publics de la ville ancienne. Ils salissent et font du bruit, à tel point que la ville n’est plus supportable pour ses habitants. Le tourisme et sa démesure s’exprimaient, jusqu’il y a peu, par le passage d’énormes bateaux de croisière qui non seulement déversaient leurs milliers de passagers dans l’espace urbain historique, mais provoquaient aussi des déplacements d’eau qui sapaient les fragiles fondations des bâtiments.
Omniprésent et asphyxiant, le tourisme peut très vite se tarir pour de multiples raisons et laisser Venise sans fonction, exsangue et avec des coûts d’entretien gigantesques qu’elle ne pourra plus assumer.
En plus des difficultés liées au tourisme, Venise refuse l’expression de l’architecture contemporaine. Or, de quels héritages est constituée son identité ? On peut rappeler qu’elle a accueilli successivement le style vénéto-byzantin, le gothique vénitien, la Renaissance, le style classique, le baroque vénitien, peu de bâtiments du XIXème siècle et rien ou presque du XXème siècle. Certains bâtiments remarquables sont d’ailleurs souvent le fruit de plusieurs de ces époques. Ainsi, la basilique Saint-Marc fut construite par phases successives entre l’an 800 et l’an 1400. Elle a été nourrie des styles, roman, byzantin et gothique. Au XXème siècle, on a empêché à Venise la construction de trois bâtiments dessinés par de grands architectes :
– Un « home » d’accueil pour étudiants en architecture, dessiné par l’architecte américain Frank Lloyd Wright, à l’intersection du Grand Canal et du Rio Nuovo (1954). Ce projet, classique dans sa composition et son fonctionnement, habillé de marbre avec une expression de son temps, a été rejeté parce qu’il revendiquait son époque. L’architecte écrivait au sujet de son projet : « L’architecture doit sauver et non détruire. 2 »
– Un projet d’hôpital de Le Corbusier dans les années 1960. Ce projet, respectueux du parcellaire 3 de la ville, a été porté par les politiques pendant une dizaine d’années avant d’être « balayé » par ses opposants.
– Un projet de palais des congrès dessiné par l’architecte américain Louis Kahn, situé dans les jardins publics de Castello, dans les années1965-1970. Après dix ans d’études, il finira aussi par être abandonné.
Ces échecs, ne sont pas le fruit du hasard, mais le reflet d’un immobilisme qui condamne la ville à n’exister demain que pour son apparence d’hier. Dans le livre intitulé « Sauver Venise 4 », l’Unesco confirme par écrit cet objectif en écrivant : « Il est aussi incongru d’introduire le béton armé dans le tissu ancien de Venise que de faire une retouche abstraite sur un tableau du Titien ». Cette déclaration constitue une erreur fondamentale. Un tableau est l’œuvre d’un homme ; lorsqu’il est terminé, il est signé, encadré et accroché dans un lieu public ou privé. Une ville existe et vit parce qu’elle est habitée et se renouvelle sans cesse surelle-même. Elle naît, grandit. La respiration ne peut lui être refusée, sinon elle meurt. De plus, la spécificité de Venise, ce n’est pas une époque ni même un style, mais un site : une organisation spatiale, une vie urbaine, déployées sur l’eau. Vouloir la préserver de l’architecture de notre temps ne peut que conduire à sa perte. Les façades ne peuvent pas être seulement des décors de théâtre, elles doivent proposer la profondeur nécessaire pour que se développe la vie de nos contemporains. Il est par ailleurs amusant de constater qu’à chacune de ses sessions la Biennale de Venise propose, entre autres, des réflexions et projets d’avant-garde sur des questions d’urbanisme et d’architecture venant du monde entier, et pourtant impossibles à imaginer à Venise ! Une société qui n’assume pas l’expression de son temps est malade. On connaît toutes les déviances que sont « le retour à l’antique », le « postmodernisme », la « reconstruction à l’identique ». De plus, elles proposent des images qui correspondent rarement de façon pertinente aux fonctions abritées.
Après ce plaidoyer pour une ville acceptant tous ses passés, mais aussi et surtout le présent et l’avenir, comment inscrire ces préoccupations dans le travail quotidien de l’architecte ? Assez simplement. Respecter l’existant, tout en proposant des expressions contemporaines, et veiller à ce que l’espace urbain assure la lisibilité des nouvelles fonctions. Ce n’est pas toujours facile, les obstacles sont multiples.