PREFACE DE PAUL CHEMETOV

PREFACE DE PAUL CHEMETOV

 

Le récent décès de Paul Chemetov (1) me conduit à faire paraître sur ce site le texte qu’il a rédigé en préface de mon livre en 2019. 2 Une façon de le remercier pour tout ce qu’il m’a apporté par son expérience, ce que nous avons fait et construit ensemble- 1972- 1977, son parrainage lors de ma remise de la médaille de l’urbanisme de l’académie d’architecture en 2012, puis la qualité de nos relations et nos échanges jusqu’à sa disparition en juin 2024.

« Bernard Paris me demande d’écrire quelques mots, en préambule d’un livre où il y est souvent question de moi, c’est donc par un juste retour que je dois dire ce qu’il a prolongé de notre rencontre dans son travail personnel et ce qu’il a inventé.

En le lisant, je m’aperçois que l’on connaît mal la vie de ceux qui ont travaillé à nos côtés. J’apprends ainsi un voyage en Iran, un film, un séjour à Strasbourg pour préparer l’entrée à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture, un voyage aux États-Unis, je n’imaginais rien de tel. Quand je le vis pour la première fois, jeune homme et jeune architecte, Bernard Paris m’avait été recommandé par Louis Mermaz, élu maire de Vienne en 1971 et cela suffisait. Je venais d’être choisi comme architecte-conseil de la Ville et les circonstances de ce choix témoignent de l’espoir qui nous animait tous.

Mais revenons à l’objet même de son livre : à son désir de transmettre. L’architecture comme art de la transmission ou l’architecture comme art de la transformation. Conserver et transformer ou mieux transformer pour conserver. Cette proposition peut s’inverser, mais c’est le sentiment très fort de ce passage de témoin qui nourrit la responsabilité profonde de l’architecte envers son travail et ses contemporains. Une autre question, qui pourrait paraître métaphysique, est abordée par Bernard Paris. Celle de la création. Évidemment pas dans le sens divin, car Dieu – dit-on – créa le monde en quelques jours et se reposa le dimanche ; ce que l’on appelle la création ne peut pas, pour ce qui nous concerne, surgir ex-nihilo.

Je me souviens d’avoir été invité par des amis pour le trentième anniversaire de la maison que je leur avais construite alors que je débutais ma vie professionnelle comme architecte, après avoir « négrifié » pendant une douzaine d’années. Et regardant tel assemblage, tel raccord entre brique et béton, tel étrier métallique recevant un poteau de chêne, je m’étonnais et me demandais : tu savais déjà tout cela ? Aujourd’hui encore, comme un tic de langage, je reproduirais le même détail. D’où vient cette permanence ? Des années d’enfance, des images que je trouvais dans les revues d’art graphique que recevait mon père, de mes expériences de chantier en Moselle, alors que je n’avais pas vingt-cinq ans, des années de guerre passées à Châteauroux, ville provinciale au milieu de sa campagne, ou de la découverte de l’Ardèche – et dans ces deux cas du constat de l’économie parcimonieuse et du réemploi des matériaux dans l’architecture rurale –, ou encore de la visite de la maison Dalsace, des maisons Jaoul, de celles de Mallet-Stevens, je ne sais, mais c’est ce terreau qui m’a été nécessaire, fertilisé – comme pour Bernard Paris – par des voyages, en Italie, au Danemark, en Inde, en Égypte ou à Constantinople plus tard. Je dessinais car cela me paraissait être la façon naturelle de noter ce que je voyais. La généralisation des ordinateurs – toujours propres sur eux – celui de la fonction photo à l’affût dans chaque portable, sans nier leurs qualités infinies de stockage, vont à l’encontre, pour revenir à la création, de ce rapport essentiel de la main, de l’œil et de la mémoire, des connexions imprévues et imprévisibles, des sollicitations que nous leurs adressons, à la recherche, non du temps perdu, mais du projet trouvé.

Créer, c’est se souvenir dit, avec raison, Bernard Paris, citant Victor Hugo pour faire le récit d’une pratique professionnelle de quarante ans au travers des projets qu’il a conduits, dans une sorte d’archéologie inverse de dévoilement du terrain, relevant avec minutie chaque arbre et chaque pan de mur avant d’entamer leur réemploi dans un nouveau projet dont les bases étaient jetées.

Bernard Paris – c’est évident – n’est pas qu’un projeteur attentif ; la partie la plus exemplaire de son texte concerne à la fois son rôle d’architecte-conseil et son intervention dans ces quartiers que l’on dit difficiles et qui le sont, par l’abandon de l’entretien des bâtiments et de leurs abords, mais aussi parce que l’on y a centrifugé, assigné à résidence, l’écume noire de la société de consommation : le deal.

Bernard Paris raconte ses expériences marseillaises, son engagement personnel dans des situations d’abandon. Ayant travaillé dans cette ville – et sur ces mêmes problèmes – je peux confirmer ce qu’il décrit et dire aussi mon admiration pour l’exigence éthique qu’il affirme dans l’exercice de notre métier. L’architecte sans cela n’est qu’un arrangeur ; il faut lire avec attention ce que Bernard Paris écrit du budget participatif dans une opération de rénovation, comme de cet exemple qu’il donne de maisons anciennes maintenues, sans ruiner l’équilibre financier d’une opération nouvelle, qui se proposait de les raser, sans doute avec leurs vieux occupants.

Bernard Paris – et ce n’est pas un reproche que je lui ferais – a une conception héroïque de notre métier. Il ne s’agit pas d’être des Bonaparte au petit pied, offrant notre poitrine dénudée à la mitraille sur quelque pont d’Arcole, tout en invectivant la rive adverse, mais d’être fidèles au projet de transformation qui nous est confié. Les jaloux penseront que Bernard Paris est un saint laïc. Je dirais plus simplement qu’il est un architecte de notre temps et qu’on ne peut prétendre au logement pour tous, à l’éducation pour tous, à la société pour tous, à la culture pour tous et aux bâtiments qui le permettent en rêvant d’être assis à la table du prince tout en dessinant ses châteaux ou ses prisons, en organisant le décor de ses fêtes. Il me faut insister sur ce que décrit, avec retenue et lucidité, Bernard Paris des rapports de pouvoir et d’argent en jeu dans toute chose construite. Même si nos honoraires sont faibles, les masses de matériaux, d’argent que nous mettons en œuvre, les intérêts des acteurs sont tels qu’il est facile de devenir un pion de ce jeu. Je peux témoigner de la réalité des exemples que Bernard rapporte car j’ai rencontré, différemment, les mêmes situations. Et chaque architecte, s’il voulait être sincère, ajouterait sa pièce à cet état des lieux.

Tel est l’intérêt de ce témoignage qui mériterait d’être lu, enseigné et discuté dans les écoles d’architecture, comme par les instances professionnelles. Bernard Paris replace sa pratique, notre pratique, dans l’urgence environnementale que nous vivons. Une seule Terre qu’on ne peut élargir et qui chaque jour voit rétrécir sa surface cultivable sous les assauts de la désertification, de la surpopulation et de l’urbanisation. Bernard Paris donne l’exemple de cette commune rurale où, avec une carte et des rayons constructibles à partir de chaque bâtisse existante, il montre à des agriculteurs qui voulaient permettre, dans leur règle urbaine, à chacun de construire une maison pour ses enfants, qu’elle aurait pour conséquence de stériliser la totalité des terres cultivables.

Et ce détour par l’agriculture permet de conclure sur la question foncière. La ville se nourrit de terres anciennement cultivées et la valeur foncière ne croît que par l’argent public investi dans les réseaux et bâtisses. De nos jours, la question foncière doit être réfléchie en revenant au sens propre de ce mot : foncière donc fondamentale. La disjonction du droit d’usage et de la propriété du sol et de ce qu’il porte est certainement la voie qu’il faut emprunter, celle que les démocraties du Nord de l’Europe ont expérimentée avec succès. Les ambiguïtés de l’intérêt public, la violence ou l’arbitraire des expropriations, le poids financier des terrains qu’il faut acquérir avant même de construire et leur portage renchérissent la construction bien au-delà de l’inflation et rendent impossible de traiter convenablement la mutation urbaine que nous connaissons. C’est de cela aussi dont parle Bernard Paris, ce qui rend la lecture de son livre tout aussi instructive pour ses confrères et consœurs que pour tous ceux qui vivent en ville, sous toutes ses formes contemporaines, ou qui décident de son évolution : notre futur et celui de nos sociétés en dépend. »

Paul Chemetov            10 mars 2018.

Note : 1_ Paul Chemetov (1928-2024) : L’un des architectes créateurs de l’AUA regroupant une vingtaine d’architectes urbanistes installés à Bagnolet 1960-1985 très actifs dans le logement social et les équipements.     

Note 2_ Créer c’est se souvenir. Parcours et engagements d’un architecte-urbaniste. 2019_ Editeur : Les Productions du Effa.

Paul Chemetov et moi lors de la fête des 50 ans de l’Atelier d’Urbanisme et d’Architecture en 2015 au Palais du Trocadéro - 2 A l’Académie d’Architecture lorsque j’ai reçu la médaille de l’Urbanisme en 2012.

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