LE TEMPS DE TRAVAIL ET L’EVOLUTION DE NOTRE METIER
Comme certains de mes confrères, j’ai travaillé comme un fou ! Non seulement pour faire vivre ma famille, mais aussi par vocation. Ce n’est donc pas uniquement par nécessité, mais parce que j’ai la chance d’avoir pu exercer un métier que j’ai choisi, qui m’a passionné et dans lequel je n’ai cessé d’inventer tant sur le fond que sur la forme.
Le temps de travail n’était donc pas pour moi un souci, mais plutôt une recherche d’équilibre à trouver entre vie professionnelle et vie personnelle. Malgré tout, j’ai pendant des décennies, travaillé entre 200 et 250 heures par mois. Il est vrai qu’une partie importante des projets que nous avions étaient issus de concours et ceux qui connaissent notre métier savent que bien souvent, cela se termine dans une « charrette » (1) noire !
Il faut rappeler que notre activité est très variée. On répond à des concours, on travaille sur les projets, on va sur les chantiers, on se déplace pour de nouvelles affaires, on assiste à des conférences et l’on en donne, on essaie d’inventer de nouveaux concepts, on enseigne, on écrit des articles et j’ai été pendant 20 ans architecte conseil de l’Etat en Lozère puis dans le Nord), on effectue des voyages d’étude … bref, on ne s’ennuie donc pas, d’autant que chaque projet est une « pièce » unique. J’ai travaillé sur des sujets, des lieux et des programmes très différents, ce qui permet d’être toujours dans l’enthousiasme de la découverte. Après ma collaboration avec Paul Chemetov (1972-1977), j’ai poursuivi seul, puis l’atelier s’est développé jusqu’à atteindre 30 à 35 personnes dans les années 90 avec trois structures complémentaires (2). La situation que je décris n’est pas forcément reproductible aujourd’hui car tout a changé et les conditions de travail sont bien plus complexes que ce que j’ai vécu : beaucoup moins de concours publics, présence très prégnante de la sphère privée, disparition des barèmes de rémunération … Plus la situation se dégrade, plus il faut développer de nouvelles opportunités, en espérant que quelques-unes d’entre elles se concrétisent, et cela prend beaucoup de temps.
Comment sortir notre belle profession de cette spirale infernale ? Où en est l’Ordre des architectes qui n’a pas toujours donné suite à mes demandes, lorsqu’ il m’est arrivé de demander des conseils ? Comment éviter de tomber sous l’emprise des grands groupes du BTP qui peu à peu ont pris la main et se partagent aujourd’hui les marchés les plus importants ?
Voilà des questions qui me semblent essentielles et auxquelles il faut essayer de répondre, si l’on ne veut pas être remplacé par des mégastructures appartenant aux majors du BTP où l’architecte ne sera plus qu’une caution pour s’occuper de l’image et signer le permis de construire !
1_ « La charrette » est un terme spécifique à notre métier qui vient du XIXème siècle. A cette époque, beaucoup d’étudiants travaillaient dans des locaux regroupés autour de l’école des Beaux-Arts. Au petit matin du jour où ils devaient rendre leurs projets, la personne chargée de récupérer les panneaux sur une charrette passait en criant « charrette, charrette, charrette, … » Ce mot est resté et nous l’utilisions constamment pour dire notre inquiétude sur notre capacité à arriver à rendre notre projet dans le temps imparti.
2_ Atelier d’architecture Bernard Paris, Atelier de la Gère pour l’urbanisme, et Edifice Programme pour la programmation architecturale et urbaine.