LA DESOBEISSANCE URBAINE ET ARCHITECTURALE
La désobéissance peut recéler, selon notre âge, des sens très différents. Pour l’enfant ou l’adolescent, ce peut être le moyen de tester la limite de ce que l’on peut faire ou ne pas faire. Quand on est adulte, la signification n’est pas la même. Ce peut être le refus d’aller combattre en tant que militaire pour une cause que l’on ne partage pas. C’était pour certains un choix, pendant la guerre d’Algérie dans les années 60. J’ai un ami qui a choisi de faire 19 mois de prison très difficiles, en tant qu’objecteur de conscience, plutôt que de répondre à l’appel du drapeau.
Je veux dans ce texte parler de façon plus légère des choix de désobéissance que l’on peut être amené à faire dans notre métier d’architecte, urbaniste, programmiste. Dans le cadre d’un concours. Il arrive que l’on déroge à certains impératifs du programme parce qu’ils ne sont, de notre point de vue, pas acceptables. Si cela se produit après avoir été sélectionné pour concourir on prend le risque d’être disqualifié. Nous avons vécu cette expérience difficile, mais je reste persuadé qu’il est impératif de ne pas renier ce que nous pensons. On ne doit jamais mettre sur le même plan le fait de remplir son carnet de commandes et l’éthique que l’on doit adopter dans une profession qui peut engager la vie quotidienne de milliers d’habitants, s’il s’agit d’un projet urbain. Dans ces cas-là, battre en retraite ne s’apparente pas à une défaite ; c’est au contraire une façon de se situer en position de résistance urbaine, non pas dans l’action violente bien sûr, mais simplement pour le bien-être des habitants actuels et futurs !
On peut aussi être amené à désobéir par rapport à un concours d’architecture, quand par exemple des éléments de programmes sont en contradiction avec les solutions que nous jugeons nécessaires de mettre en œuvre.
Lorsqu’on s’inscrit à des concours publics, ce qui a constitué ma principale source de travail pendant toute ma carrière, il faut consulter les annonces dans les revues spécialisées, telles que le « Moniteur des travaux publics », choisir celles auxquelles on s’inscrit en fonction de la situation géographique, de nos références, de l’intérêt que nous attachons au programme proposé … et attendre le retour pour savoir si l’on est sélectionné parmi les nombreux candidats pour participer au concours à venir en concurrence avec deux ou trois confrères.
Le nombre de candidatures varie beaucoup, mais bien souvent elles se comptent par dizaines, centaines voire milliers pour des concours ouverts nationaux ou internationaux. Celui de la Maison du Japon à Paris a réuni 2000 prétendants de tous les continents ! Il s’agissait d’un concours où chacun produisait une esquisse sans rémunération. Le jury sélectionnait ensuite trois ou quatre équipes pour une phase finale avec production d’un avant-projet sommaire.
Par définition, on perd plus souvent que l’on ne gagne. Il m’est ainsi arrivé de perdre douze concours de suite, de me retrouver au bord du gouffre financier et soudain d’en gagner trois ! Ce n’est donc pas de tout repos, mais ce sont des moments très stimulants de travail en équipe où le risque dans les décisions prises est omniprésent. En voici un exemple.
Pour la construction d’un lycée agricole, le programme stipulait expressément de démolir une maison bourgeoise de cinq cents mètres carrés située à proximité de l’entrée du site. Après la visite organisée par le maître d’ouvrage en présence des trois autres confrères sélectionnés pour participer à ce concours, je suis rentré à l’atelier perplexe. Cette maison bien située à l’entrée du site était en parfait état, possédait 500 m2 de plancher avec des prestations intérieures de grande qualité : escalier en pierre, ferronneries d’art, parquets magnifiques … sans compter sa valeur financière et la référence historique d’un bâtiment des années 50 ! Qu’est-ce qui avait bien pu conduire au choix de démolition, sinon que quelqu’un par méconnaissance de l’histoire de l’architecture, ait cru bon d’enlever ce qui lui est apparu comme une verrue indigne du lycée à venir !
Le temps de revenir à l’atelier, je me dis que je ne peux laisser réaliser ce forfait historique et financier et je prends donc la décision de conserver ce bâtiment. Nous ferons ainsi une économie financière substantielle et enrichirons, par contraste d’époque, l’image de notre projet. Le risque est évidemment énorme car la démolition du bâtiment existant est une demande explicite du concours, et je ne peux dévoiler mon intention en évoquant cette question auprès maître d’ouvrage car j’en aurais la confirmation. Dans cette situation cornélienne, je décide de prendre mes responsabilités en sachant que je risque fort d’être mis hors concours pour non-respect du programme et en plus, de ne pas bénéficier de la prime prévue pour les candidats non lauréats !
Ainsi fut fait. Nous rendons le concours avec une très belle image d’entrée composée de trois éléments. A gauche, la maison de maître restaurée et dans laquelle nous installons très confortablement toute l’administration et des locaux dévolus aux étudiants, au centre une grande entrée vitrée s’ouvrant en transparent sur les serres florales et les terres pédagogiques, à droite le CDI 1 suspendu à l’étage, image contemporaine entourée en cercle de planches de Red Cedar pré-vieillies.
Nous gagnons le concours à l’unanimité du jury. Les autres candidats sont (légitimement) furieux, attaquent la décision prise pour non-respect du programme, le jury confirme son arbitrage et nous construisons notre projet.
L’inauguration fut belle, les autorités heureuses de la fonctionnalité et de la beauté du projet, le personnel enchanté de leurs locaux vastes et luxueux dans la maison d’origine et les étudiants ravis du cadre magnifique du projet très bien articulé avec les serres et les espaces cultivés.
Ce fut une belle récompense comparée à beaucoup d’échecs dans des cas similaires. On n’a pas toujours la chance de rencontrer des personnes éclairées qui voient et pensent au-delà des termes étriqués de dispositions préalables dénuées de tout bon sens, et qui apprécient un projet non pour ce qu’il était règlementairement prévu, mais pour ce qu’il est dans sa cohérence, ses qualités fonctionnelles, son économie et sa beauté. Je dis cela sans forfanterie, mais que de risques pris et d’inquiétudes pour arriver à ce qui m’est apparu d’une grande évidence dès la première visite !
Pour les projets urbains, le risque est différent. Ils se développent sur une période longue de dix à vingt ans ! Le risque de perte de cohérence est essentiellement lié aux élections municipales qui ont lieu tous les 6 ans. Force est de constater que parmi les projets urbains que nous avons développés, celui qui est le plus abouti correspondent au centre-ville de Vaulx-en-Velin 1990-2000 et au quartier de la Duchère à Lyon 2002-2022, où les mêmes maires ont accompagné le projet sur tout le temps de leur développement et réalisation.
1 CDI : Centre de Documentation et d’Information.