LE VOYAGE EN IRAN

LE VOYAGE EN IRAN

Cette aventure date de 1969, il y a 56 ans ! Ceux qui me connaissent savent toute l’importance que j’attache à ce voyage en Iran qui avait pour but d’étudier les villages construits en terre, dans le Sud-Est du grand désert central. J’en ai longuement parlé dans des documents, des articles, un film et de nombreuses conférences. Cette expédition reste encore très présente dans ma mémoire et a fortement orienté ma vie personnelle et professionnelle.

Ce voyage porte un message fort au regard du réchauffement climatique que nous percevons, qui va déferler et envahir nos vies quotidiennes dans les années et les décennies à venir. Je vais ici, par un exemple concret, rappeler la perte de notre rapport avec la planète Terre qui nous accueille et les conséquences que nous allons en subir.

En 1968, durant un cours d’histoire de l’art, je me suis passionné pour l’étude de la « Perse antique » et notamment le site de Persépolis. Cela a constitué un déclic ; après avoir rassemblé une petite équipe autour de moi, l’aventure s’est rapidement concrétisée grâce à notre sélection par la régie Renault, dans le cadre de l’opération « Routes du monde ». L’entreprise prêtait des 4L équipées pour traverser les déserts avec une assistance gratuite dans tous les garages Renault du monde. Cela nous a par ailleurs ouvert de nombreuses aides et dons qui ont rendu réalisable ce périple de quatre mois.

J’en viens maintenant au contenu du travail que nous avons réalisé qui me semble avoir une résonnance particulière avec ce que nous vivons aujourd’hui.

Pour situer le contexte, les villages que nous avons étudiés étaient érigés sur des hauts plateaux situés à 2000 mètres d’altitude, dans un paysage désertique exposé à des conditions climatiques extrêmes. A cette époque, comme dans notre région du Dauphiné, les habitations étaient façonnées en terre. En Iran, on prenait la terre à même le sol, on l’humidifiait, on remplissait un moule en bois, on démoulait immédiatement et on laissait sécher la brique quelques heures avant de l’utiliser. Les mêmes briques étaient utilisées pour construire les murs ou la coupole de couverture. Cette dernière nécessitait un savoir-faire particulier car elle était montée sans aucun étaiement ! A partir des « trompes d’angles », le maçon, juché sur un   échafaudage de fortune, recevait les briques lancées depuis le sol par trois aides répartis autour de la maison. Le maçon tournait sur lui-même en chantant une mélopée spécifique tout en disposant les briques. Il devait avoir terminé la coupole avant que le liant ne soit sec, sinon tout se serait écroulé, et lui avec ! Le souvenir de ce spectacle m’émeut encore car il y avait dans cet ensemble de gestes et de chants un ballet quasi religieux qui, je le pense, pourrait s’inscrire dans une chorégraphie de danse contemporaine. La scénographie de ce travail artisanal témoignait d’une rigueur et d’une beauté sans pareil. Je passe sur toutes les techniques très sophistiquées de ventilation avec notamment les tours des vents ; je dirai simplement que l’ouvrage était achevé en l’espace d’une ou deux semaines.

Le temps de vie d’une maison était d’environ une génération, ce qui permettait à chacun de participer à cet acte symbolique de créer son foyer. J’imagine que cette démarche aurait plu à Gaston Bachelard. (2)

Au terme de trente ans d’existence donc, l’habitation était démolie. En assistant à ce travail, nous avons été très surpris de constater que l’ensemble était cassé, la terre et les débris chargés dans des sacs sur des ânes puis dispersés dans les terres agricoles. La raison en était simple et belle. Les briques enrichies pendant trois décennies par les graisses et les fumées étaient devenues un engrais naturel. Cette image me ramène à nos propres actions. Que deviendraient nos cultures si nous répandions, dans nos terres agricoles, les matériaux de démolition des bâtiments actuels ?

Ce n’est malheureusement pas le dernier épisode de cette histoire. Il faut que je vous parle de ce qu’est devenu Kuh-Banan aujourd’hui. Contrairement à ce que je souhaitais, je n’ai pu retourner sur place en raison de l’évolution de la situation politique. Alors, il y a quelques temps, j’ai effectué une petite visite aérienne avec Google-Earth. J’ai été étonné de voir qu’il n’y avait pas de filtres, et que l’on pouvait descendre assez bas pour avoir une vue précise de l’image actuelle. Les pistes sont devenues des routes et des rues, ce qui est formidable. En revanche, presque toutes les maisons en terre ont été démolies et reconstruites en parpaings ou béton, avec des couvertures souvent en tôle ! J’espère qu’ils ont de bons chauffages pour l’hiver et de bons climatiseurs pour l’été, compte tenu des amplitudes thermiques très importantes entre le jour et la nuit. Rien ne reste des savoir-faire d’il y a cinquante-cinq ans, de leur beauté et de leur efficacité. La modernité comporte bien sûr de nombreux avantages, mais son utilisation s’applique trop souvent sans distinction des lieux et des climats. Ce magnifique modèle écologique que nous avions découvert en 1969 a laissé place à une image de petite ville pauvre, dotée certainement de confort moderne, mais sûrement beaucoup moins agréable à vivre, beaucoup plus coûteuse et plus du tout durable. 

Vous l’aurez compris, cette aventure a marqué ma vie d’étudiant en architecture. Nous avons également dû faire face à quelques tracasseries administratives locales, nous demandant, par exemple, de ne filmer ou photographier que les personnes riches et bien portantes. A ce sujet, je vous propose un souvenir rappelant la réalité politique de l’époque qui était celle du chah d’Iran et de sa famille. Nous avons été invités par le club des explorateurs français à donner une conférence sur notre voyage en Iran dans la grande salle de congrès du palais de Chaillot. Cette soirée était présidée par la sœur de Farah Diba, épouse du Chah d’Iran ! Parallèlement, nous avons été prévenus de la présence dans la salle de la SAVAK, le service de sécurité intérieure et de renseignement de l’Iran. Nous devions donc faire très attention à ce que nous allions dire afin de ne pas froisser la sœur de Farah Diba. La salle était comble et les jeunes Iraniens étudiant en France très nombreux. En fin de la première partie, entre la présentation des diapositives et celle du film, un petit entracte était prévu. La sœur de Farah Diba a alors pris la parole et s’est étonnée que nous n’ayons pas abordé la question de la réforme agraire. Très naïvement, j’ai répondu qu’effectivement, la réforme agraire se développait depuis plusieurs années dans le pays, mais que nous ne l’avions pas encore constatée dans la région de Kerman où nous avions réalisé notre étude. Furieuse, elle a repris le micro pour dire que ce que nous avancions était faux, avec des mots très durs à notre encontre. Elle a décidé de quitter la salle, suivie de tous les iraniennes et iraniens, car ils étaient surveillés par la SAVAK. Ces jeunes ne voulaient pas mettre en danger leurs études en France et surtout, leur famille en Iran. A voix basse, les étudiants iraniens confirmaient la véracité de notre réponse sur la question de la réforme agraire ! Nous n’avions pas imaginé qu’elle pouvait conduire à une telle réaction. Nous avons ainsi perdu environ un tiers du public. La conférence s’est poursuivie mais sans les Iraniens, elle n’avait plus le même intérêt !

L’ensemble des documents ramenés, dessins, croquis, textes, photos et films de notre voyage, ainsi que l’assouplissement des cursus après les évènements de mai 1968 nous ont permis de valider le premier semestre, car nous sommes rentrés pratiquement en fin d’année. La vie étudiante a repris son cours avec, pour nous cinq, un esprit nouveau pour notre plus grand bonheur.

1_ 1_Je parlerai de nos visites des grands sites historiques du pays dans un autre texte « Vacances et culture architecturale et urbaine ».

2_ Gaston Bachelard : Philosophe français : 1884_1962 Auteur de « la poétique de l’espace ». Apprécié par les étudiants en architecture de mon époque.

Carte de l’Iran indiquant notre itinéraire à l’intérieur du pays et la position par un point rouge de Kuh-Banan, notre lieu d’étude situé dans le Sud du grand désert central.
La photo rappelle que nous sommes dans un désert à 2000 mètres d’altitude et que la vie végétale ou humaine ne peut exister que si on a la possibilité d’irriguer, au-delà c’est le désert.
Les cinq photos suivantes montrent comment est construite la coupole sans aucun étaiement.
Image d’une pièce à vivre surmontée d’un grenier ventilé par un claustra en terre.
A l’intérieur des villages, l’eau passe de maison en maison par gravitation et permet le développement de végétation pour amener de la fraîcheur dans les patios pendant l’été.
Petite fille qui suivait notre travail de relevé, de photos, de film avec constance.

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