Le théâtre romain et Jazz à Vienne
Au cours de ma carrière, j’ai développé beaucoup d’affinités avec ce monument très important de l’époque romaine de la ville de Vienne. Il a été le plus grand théâtre romain construit après le théâtre de Marcellus à Rome. Il était associé a l’Odéon situé à proximité, plus petit et dédié à la poésie et la musique.
En 1967, à la fin de ma première année d’architecture, j’ai réalisé le travail d’été entrant dans le cursus des études, en proposant une reconstitution du théâtre romain avec l’aide de Monsieur Ruf le conservateur du musée de l’époque. L’importance de ce monument de 13000 places, alors que la ville n’avait que 7000 habitants, s’explique par le fait que l’on organisait de grandes fêtes qui drainaient une population qui dépassait largement les seuls habitants de la ville. Un peu d’ailleurs comme le festival actuel qui accueil des spectateurs de tout le pays, mais aussi du monde entier. A l’époque romaine, les fêtes organisées pouvaient durer une ou plusieurs semaines et comme une grande foire proposaient des rencontres et activités et des spectacles de toutes natures. Après la chute de l’empire romain, le théâtre a servi pendant plusieurs siècles de carrière de pierre et de chaux, pour construire de nouveaux bâtiments pendant des siècles. On peut en voir la présence dans de nombreux bâtiments du moyen-âge. Il a ensuite été délaissé et recouvert par les terres et pierres d’éboulements.
Dans les années 1920-1930, il a été décidé de le remettre à jour. Ces travaux très importants ont nécessité l’acquisition et la démolition des nombreux immeubles construits sur la partie horizontale correspondant à la scène, à l’orchestre et aux accès du théâtre. Le travail colossal de dégagement pendant plus de dix ans, fut prolongé par des phases de travaux presque ininterrompu jusqu’ à nos jours pour gérer les questions de stabilité, notamment liées à la question de l’évacuation des eaux pluviales. Il fut inauguré en 1938 en présence du président de la république Albert Lebrun et des autorités régionales et locales. Son usage de lieu de spectacle se développa assez rapidement. C’est ainsi que les classes de l’école primaire et secondaires, allaient chaque année, voir des pièces classiques du programme scolaire, puis cela se prolongea par des concerts avec les grands artistes des années 1950 à 1980.
Le jazz est né dans le delta du Mississipi à la fin du XIXème siècle aux Etats-Unis. J’ai découvert cette musique lors d’un voyage d’études en 1967, à New-York, dans le quartier de Greenwich Village à l’occasion d’un concert de Dave Van Ronk, puis à partir de disques et de cassettes au début des années 70. La naissance du festival « jazz à Vienne » créé par Jean-Paul Boutellier en 1981, a transformé la ville et lui donne une place mondiale en tant que scène internationale de jazz.
Le festival se développe aujourd’hui dans de nombreux lieux de la ville, mais le théâtre romain en reste le lieu historique et accueille chaque soir 7 à 8000 spectateurs. Je rappelle qu’à l’origine, il pouvait contenir 13000 spectateurs et que c’est le plus grand théâtre construit par les Romains après celui de Marcellus à Rome. Je porte une attention particulière à ce monument car j’ai réalisé plusieurs études et travaux entre 1969 et les années 2000. En 1969, j’en ai proposé une reconstitution graphique comme travail d’été de fin de première année de l’école d’architecture, avec l’aide et sous l’autorité de Monsieur Ruf, alors conservateur des musées de la ville. Dans les années 1990-2000, j’ai été chargé de projets d’adaptation du théâtre pour le rendre compatible avec ses fonctions nouvelles de lieu principal du festival de jazz. C’est ainsi que nous avons installé des loges d’artistes sous la scène dans les fondations romaines, construit le pavillon d’accueil, installé des sanitaires. Enfant, je l’avais connu comme lieu de spectacles, limité aux représentations de pièces classiques dans le cadre scolaire.
Ma pratique régulière du festival de jazz à Vienne m’a permis d’en découvrir au fil des années les expressions très variées, et nous avons eu la chance d’applaudir les plus grands artistes mondiaux dont beaucoup ont aujourd’hui disparu. Ce festival est magnifique, hétéroclite, inventif, et c’est aussi un ambassadeur formidable de la ville, petite par sa taille mais grande par son histoire. J’ai pu m’en rendre compte aux Etats-Unis lorsque je répondais à mes interlocuteurs que je venais de « Vienne en France », ils s’exclamaient souvent « Vienne, le festival de jazz ! »
Il constitue aujourd’hui un atout considérable pour la ville. Elle passe pendant quinze jours du statut de sous-préfecture iséroise à celui de lieu d’accueil d’un festival de renommée mondiale, avec la fine fleur du jazz. Comme quoi la volonté d’un homme peut, dans une petite ville de province, faire naître une activité qui la sublime chaque année depuis presque cinquante ans !
Le festival permet aussi à de nombreux bâtiments de la ville d’accueillir des artistes le temps d’un concert, car en plus du théâtre romain, il a petit à petit conquis les lieux les plus divers, églises, musées, cours, plateforme de Pipet, site du théâtre de l’odéon, anciennes usines … Le festival est donc aussi l’occasion de faire vivre et connaître au public des lieux appartenant au patrimoine de la ville, souvent méconnus des viennois eux-mêmes. Ces espaces possèdent une histoire, une mémoire et proposent des architectures de qualité du Moyen Age au XXIème siècle. On peut citer l’église Saint Martin, dont le cœur possède des peintures de Maurice Denis, peintre « nabis » du XIXème siècle, le cloître de Saint André le Bas du XIIème siècle, le théâtre classique copie de celui de Marie Antoinette de Versailles dans lequel se donnent les concerts après minuit, le musée du textile intégré dans une usine du XIXème siècle, le musée archéologique de Saint-Romain-en-Gal ….
Aujourd’hui, la ville de Vienne et le festival de jazz ne font qu’un et rayonnent dans le monde entier. Si vous ne le connaissez pas encore venez, vous serez émerveillé par le lieu, la vue, la lumière de l’été avec des couchers de soleil magnifiques, la qualité de l’organisation, de la technique et du son, et bien sûr la programmation.
Merci à Jean-Paul Boutellier, globe-trotter professionnel entre la France et les Etats-Unis et fin connaisseur du jazz, d’avoir avec quelques amis, eu l’idée de ce festival, de l’avoir installé dans le théâtre romain, puis de le faire migrer dans de nombreux espaces et bâtiments publics de la ville. Il a fait connaître Vienne dans le monde entier.
1930 Quelques photos de la redécouverte du théâtre romain dans les années 1920 et 1930 et son inauguration en 1938. Restes de l’Odéon situé à proximité. Ces photos sont issues d’une exposition organisée en 2023 par les services de la ville de VIENNE.
Photos de la reconstitution que j’ai réalisée en fin de première année d’architecture en 1967.
Travaux réalisés par mon atelier dans les années 2000 : Construction d’un pavillon d’entrée, installation des loges sous la scène entre les fondations romaines, création de locaux techniques, encadrant la scène, et création de locaux techniques latéraux sur la scène.
Quelques photos du festival de jazz aujourd’hui mondialement connu.