LA GESTION DU HANDICAP DANS LES PROJETS DE LOGEMENTS
Après une prise en considération très tardive, le handicap fait aujourd’hui partie des questions à prendre en compte et à gérer dans tous les projets que nous développons. Cela concerne tant la dimension architecturale qu’urbaine.
Toute règle nouvelle généralisée à l’ensemble des logements que l’on construit ne va pas sans créer des situations ubuesques voire absurdes. Un peu de discernement serait le bienvenu dans l’application, mais ce n’est malheureusement pas la priorité des législateurs surtout quand on touche à des sujets aussi sensibles que l’intégrité physique ou mentale des individus.
Sur un projet urbain tel que celui de la Duchère 1, nous avons traité ce point à toutes les échelles du projet, depuis celle du quartier jusqu’à celle du logement. Je prendrai donc cet exemple pour illustrer mon propos.
A l’échelle de l’ensemble du site, il y a la question de la pente géographique, effacée dans le projet des années soixante, afin de créer des plateformes pour développer des chemins de grues. Cela a produit des espaces enclavés au pied des bâtiments qui sont rapidement devenus des zones de non droit où se succédaient des terrasses reliées par de grands escaliers inaccessibles aux personnes handicapées physiques. D’où notre décision de revenir à la pente naturelle d’origine qui présente le grand avantage de supprimer toutes les ruptures physiques et de permettre l’écoulement naturel des eaux de pluie en direction du parc du vallon. Des garages ont aussi pu être construits sous les immeubles sans nécessité de rampes d’accès et au bénéfice d’un éclairage naturel.
La composition du projet que nous avons adoptée a permis de trouver les cheminements piétons respectant la règle de la pente maximum. Malgré cela, une pente de 5% à parcourir sur une longue distance en fauteuil adapté demande une énergie que je n’avais pas soupçonnée. J’ai pu m’en rendre compte lors d’une réunion organisée sur site avec l’association des handicapés du quartier. Surprise, un fauteuil m’était réservé ! J’ai donc effectué l’ensemble de la promenade-réunion de deux heures dans leur vécu quotidien et cela m’a beaucoup apporté, notamment sur certains détails qui ont toute leur importance. J’ai aussi pu mesurer la fatigue que représentent des pentes règlementaires sur de longs trajets. Les personnes mal-voyantes sont aussi confrontées à de réels obstacles. C’est pourquoi nous avons installé des guides sur l’ensemble des trottoirs en incrustant des bandes tactiles à 20 centimètres des façades. Les repères sonores peuvent également se révéler très utiles. Travailler en lien avec des personnes handicapées habitant au sein d’un quartier, à toutes les échelles d’un projet urbain, me semble indispensable, car la règle ne peut tout prévoir.
Dans les logements, la somme des contraintes de la règlementation handicapée se heurte bien souvent à la réduction des surfaces des logements en accession :
– Ils sont aujourd’hui bien plus petits que ceux que l’on construisait dans les années 1980-1990, environ 15 à 20%.
– La somme des contraintes spatiales générées par les règles de gestion des handicaps conduit à augmenter les surfaces de l’entrée, de la cuisine, d’une chambre, des sanitaires et des circulations, mais au détriment des autres pièces pour que les logements en accession à la propriété conservent des surfaces habitables qui restent dans des coûts acceptables.
Pour gérer ces difficultés, j’ai proposé des aménagements spécifiques permettant de pouvoir faire évoluer le logement en fonction de la nature des handicaps. Ce peut être par exemple la présence de cloisons modulaires démontables sur tout ou partie du logement pour adapter la répartition des pièces. Malheureusement, en dépit de surcoûts minimes, mes suggestions n’ont été que rarement acceptées par les maîtres d’ouvrages, qu’ils soient publics ou privés.
J’ai aussi, dans une opération d’une soixantaine de logements en accession sociale, proposé qu’un studio répondant à l’ensemble des contraintes d’accessibilité appartienne à tous les copropriétaires. Ce logement pouvait être utilisé par des parents ou amis de familles habitant l’immeuble mais aussi par une personne résidente souffrant d’une incapacité de déplacement temporaire. Cela partait du constat que les familles ne pouvaient acheter un logement avec la chambre supplémentaire permettant de loger, le temps d’une visite, les grands-parents ou des amis, alors qu’il n’y avait pas d’hôtel à proximité du quartier ! Le surcoût de ce logement, ramené à chaque famille de la résidence, conduisait à une augmentation du prix d’achat de l’ordre de 1000 euros pour un budget d’investissement situé entre 100 000 à 200 000 euros par propriétaire, selon la taille du logement. Après de longues discussions, cette proposition a été acceptée par le maître d’ouvrage. Malheureusement, un incendie d’origine criminelle en cours de chantier et le coût des réparations induit a ruiné cette belle initiative. Le petit logement collectif a finalement été vendu par le maître d’ouvrage pour rééquilibrer financièrement le coût global du projet !
Il y a malgré tout quelques cas où nos idées ont pu se concrétiser, notamment en jouant la carte de l’intergénérationnel sur la base de « services rendus ». Dans un même immeuble, les personnes âgées peuvent garder les enfants à la sortie de l’école située tout près en attendant le retour des parents et en contrepartie, les parents se chargent de livrer aux personnes âgées les courses lourdes et encombrantes.
En France, on est encore loin de ce que réalisent des opérateurs dans des pays du Nord de l’Europe depuis déjà très longtemps. On peut citer les buanderies collectives avec du matériel professionnel en rez-de-chaussée, la terrasse collective sur bâtiment, que nous avons pu réaliser dans une opération privée sur le quartier de la Duchère, … Toutefois, il ne faut pas désespérer, même si les mutations semblent toujours trop lentes. Pour avancer, on pourrait imaginer que dans chaque projet, quelle que soit sa nature et son importance, on puisse ou l’on doive soumettre une ou des propositions innovantes qui seraient analysées par un service spécifique, aidées ou non financièrement et testées a posteriori pour en mesurer l’intérêt auprès des habitants. Cela permettrait d’expérimenter beaucoup plus et d’alimenter de façon considérable et gratuite les législateurs, tout en redonnant aux concepteurs et promoteurs de vraies raisons de s’investir.
1_ Projet réalisé en association avec l’atelier des Paysages paysagistes-urbanistes et avec les conseils, au niveau environnemental de l’atelier Pascal Gontier puis de Tribu au niveau environnemental les deux premières années. 2001-2021.