LE LOGEMENT SOCIAL
Mon intérêt pour le logement public plutôt que le logement privé a plusieurs raisons :
_ L’obtention d’une opération de logements publics se par le biais d’un concours d’architectes et non pas sur le seul montant des honoraires et la « cour » nécessaire auprès des promoteurs privés.
_ La répartition typologique des logements est définie par rapport à la sociologie de la population concernée et pas en fonction d’objectifs de marché, ce qui permet d’apporter des solutions à toutes les familles.
_ La surface des logements sociaux est en bien supérieure à celle des logements privés, 20 à 25%.
_ Les missions d’architectes proposées par les promoteurs privés se limitent souvent au permis de construire, alors que le dessin de détail des projets est essentiel avec notamment la mise au point des plans d’exécutions, puis le suivi de chantier permettant de contrôler le maintien de l’ensemble des qualités et des prestations du projet.
Pour toutes ces raisons, j’ai largement privilégié le travail avec des promoteurs publics pour construire ou réhabiliter des logements sociaux à partir de concours ou de commandes directes, notamment dans des opérations concernant des bâtiments préexistants qu’il était prévu de démolir et que j’ai réussi à sauver. Quand j’avais connaissance de bâtiments libres (bureaux, locaux industriels, …), je pouvais aussi directement me procurer une opération en me mettant en contact le propriétaire et le maître d’ouvrage. Les bâtiments concernés pouvaient alors conserver tout ou partie de leur image d’origine avec la présence de pierre, de brique, de métal, de bois, … ils proposaient souvent de généreuses hauteurs de plafonds donnant lieu à une grande variété de logements ou d’activités. De plus, ces projets atypiques m’ont permis d’obtenir très rapidement des prix régionaux ou nationaux avec la parution de nombreux articles, ce qui a favorisé mon accès à de nouvelles commandes. Il fallait, bien sûr, au préalable convaincre les élus, mais l’intérêt économique apparaissait si évident que cela se résumait souvent à une simple formalité. Je rappelle aussi qu’en termes d’écologie, dont on commençait à se préoccuper à cette époque, lorsqu’on démolit pour reconstruire, on dépense trois énergies sur le même site. La première est celle que l’on a dépensé pour construire le bâtiment d’origine, la deuxième pour démolir et enfin la troisième pour reconstruire ! La conservation propose donc non seulement un intérêt historique et économique mais aussi écologique.
On a souvent reproché aux architectes de ne pas habiter les logements sociaux qu’ils construisent. Au terme de la première opération que nous avons réalisée avec Paul Chemetov à Vienne, j’ai sollicité le bailleur pour devenir locataire de l’un des logements à titre d’expérience professionnelle. Ma demande a été acceptée en échange du paiement d’un loyer majoré car mon salaire ajouté à celui de mon épouse dépassait les barèmes en vigueur pour bénéficier d’un logement social. Un appartement nous fut donc attribué. Nous l’avons occupé pendant sept ans au cours desquels j’ai beaucoup appris, notamment sur des détails dans notre fonctionnement quotidien, mais aussi en parlant avec nos voisins, pour partie d’origine étrangère qui ont su adapter leur mode de vie particulier à l’ensemble des espaces que nous avions dessinés puis réalisés. C’est également dans ce logement que j’ai commencé mon activité professionnelle par l’occupation de l’une des chambres, en attendant de trouver un local pour y installer mon atelier.
Le logement social a représenté une partie importante de mon activité, qualitativement et quantitativement. Loger les gens modestes en construisant ou en réhabilitant des bâtiments dans une exigence d’excellence est un acte politique et militant. Cet engagement m’a motivé durant toute ma carrière.