L’ECHEC COMME VERTU

L’ECHEC COMME VERTU

J’aborde un sujet complexe, qui est perçu très différemment selon l’époque, les continents ou les religions, mais qui touche chacun de nous dans sa vie personnelle ou professionnelle.

Je ne vais pas traiter cette question sous son angle philosophique mais, comme je le fais dans chacun des chapitres de cet ouvrage, sous celui de mon expérience personnelle et professionnelle. Cela n’empêche pas de rappeler quelques définitions de l’échec par des personnalités, philosophes ou écrivains de différentes époques qui montrent l’importance que l’on a donnée à ce mot à travers l’histoire et l’aventure humaine.

« Je préfère encore un échec honorable à une lâche victoire » Hérodote.

« Le succès, c’est d’être capable d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme » Winston Churchill.

« La pire erreur n’est pas dans l’échec mais dans l’incapacité de dominer l’échec » John Ronald Revel Tolkien.

« L’échec est le fondement de la réussite » Alain Fournier.

L’échec est pour moi formateur, salutaire et indispensable. Cette déclaration de foi peut surprendre ou paraître facile, car détachée d’un contexte réel, mais quand on « embrasse » notre métier, il faut s’y préparer et, pour cela, en dégager les vertus.

Bien sûr, on ne peut s’en contenter, voire s’y complaire, mais il faut au contraire s’en servir pour comprendre, corriger et progresser. Certains échecs peuvent sembler incompréhensibles, voire inacceptables, or c’est justement là où l’on doit avoir la capacité d’en tirer des valeurs positives. Pour faire notre métier, il faut être préparé à l’échec, car il est fréquent et parfois répétitif. Quand on fait un concours face à trois ou quatre concurrents, un seul va gagner et l’on perd plus souvent que l’on ne gagne.

Quand cela se produit cinq à dix fois de suite, on peut douter mais on ne doit pas sombrer, par rapport à soi, par rapport au regard de son entourage familial et professionnel et par rapport à la survie de sa structure.

Par rapport à soi, il y a les dispositions naturelles et celles que l’on se donne. Si l’on est d’un naturel anxieux, craintif ou dépressif, tout en restant dans ce métier, il vaut mieux faire de l’enseignement, rentrer dans l’administration ou exercer en tant que salarié. Il est d’ailleurs assez étonnant de s’apercevoir que parfois, dans les postes administratifs, on rencontre des confrères aigris qui ont des comptes à régler et qui vont nous en « faire baver », comme si à travers nous, ils nous faisaient expier ce qu’ils vivent comme leur échec. Si l’on possède l’équilibre et la force mentale nécessaire, cela n’empêche pas de se préparer à encaisser les coups durs, et chacun avec les moyens qui lui conviennent. Ce peut être la philosophie, la religion, le yoga, la littérature, le sport, … enfin tout ce qui peut permettre de conserver un regard lucide dans les moments difficiles. Cela est important. J’écris ces lignes avec émotion, car deux de mes premiers salariés qui étaient ensemble dans mon atelier naissant, ont, quelques années plus tard, alors qu’ils n’étaient plus avec moi, « craqué » pour des raisons de difficultés ou d’échecs professionnels et ont brutalement mis fin à leur vie.

L’équilibre, je l’ai personnellement trouvé en évitant deux attitudes opposées aussi destructrices l’une que l’autre quand on rencontre l’échec. La première consiste à penser que l’on est nul, que l’on ne peut y arriver et que l’échec est insurmontable. La seconde consiste à se dire que l’on est génial, et que tous les autres sont des ânes, qui ne peuvent comprendre ce qu’ils perdent, en ne retenant pas le projet que l’on a proposé. Son propre génie, mieux vaut attendre qu’il soit reconnu par les autres plutôt que de vouloir le proclamer prématurément soi-même. Ces deux attitudes sont dangereuses car elles installent, par excès, une coupure définitive entre ce que l’on est et ce que sont les autres.

Par rapport au regard de son entourage, c’est encore plus difficile que par rapport à soi. Il faut y être préparé car l’échec peut être perçu comme une faiblesse dont les autres peuvent vouloir se protéger. Nous sommes dans une société dans laquelle on sacrifie les « loosers » et l’on célèbre les « winners ». On célèbre la réussite de l’instant et du clinquant, au détriment de l’effort sur la durée. Le plus difficile, ce sont bien sûr les échecs à répétition. Il y a des cycles où l’on perd, et des cycles où l’on gagne, mais gagner engage une dynamique, alors que perdre demande une lucidité, un recul, une confiance en soi, en son équipe, en son entourage familial, qui ne s’improvisent pas mais se construisent et nécessitent une grande force morale. Je crois me souvenir d’avoir perdu dix concours de suite de petite ou moyenne importance, puis ensuite d’en avoir gagné trois plus importants. Je ne sais plus quels étaient les concours perdus, mais par contre je sais quels étaient ceux que nous avons gagnés – la reconstruction du centre sportif de St Martin d’Hères, l’installation des bureaux de la DDT de l’Isère – DDE à l’époque-, dans l’ancienne école des pupilles de l’air, la Halle Puget à Marseille Trois projets qui ont compté dans les références de mon atelier.

Par rapport à la survie de sa propre structure, c’est évidemment aussi très important. J’en parle dans un chapitre spécifique qui est celui de la gestion. Pour résumer, je dirai qu’il faut constituer des réserves financières, avoir ce que j’appelle un « matelas financier » sur lequel on pourra absorber les moments difficiles sans casser l’outil et l’équipe. La constitution de cette réserve demande du temps et de l’abnégation quand on démarre sans rien, comme cela fut mon cas. C’est très important car, si en plus des difficultés liées à l’échec, on rajoute les difficultés financières, on risque de ne plus avoir la sérénité nécessaire pour développer de bons projets. Je sais pertinemment qu’aujourd’hui, la mise en place de cette réserve financière est très difficile. Il faut se mobiliser pour retrouver les conditions d’une rémunération qui corresponde aux contenus de nos contrats.

La résistance à la déprime, voire à la destruction de l’échec, c’est quelque chose que chacun de nous doit construire, avec ses moyens, ses objectifs. On ne peut rester attentiste en se vouant à on ne sait quelle fée idyllique qui pourrait rapidement se transformer en sorcière dévoreuse. Au contraire, il faut rester dynamique, aller de l’avant et garder la tête froide. Cet exercice salutaire pour l’entreprise est aussi l’occasion de se forger une carapace, par rapport à tous les prédateurs qui survolent sans bienveillance nos fragiles structures. J’ai parlé des questions politico-financières, de l’emprise des grands groupes du BTP, des coups tordus dans les concours ; tout cela constitue de bonnes raisons d’en être conscient, de s’y préparer, de surmonter les obstacles et de tracer un beau chemin professionnel qui permet d’oublier tous les moments difficiles, au profit de ceux qui justifient tous les efforts et le travail accompli. En ce sens, l’échec peut alors devenir une vertu.

Le « star system » s’ajoute aujourd’hui au regard porté sur nos structures et peut compliquer l’installation du temps et de la maturité nécessaire à la gestion de l’échec pour les jeunes générations. J’ai vécu à ce propos une aventure dans les années 1980 à Marseille. Je gagne un concours, et la municipalité fait une exposition sur les six projets en vue du moment. Ils ont tiré de grands portraits des architectes lauréats et ils m’avaient placé entre deux architectes de renom mondial. Le titre choc retenu était : « A Marseille, nous travaillons avec des architectes français ou étrangers mais de renommée internationale ». J’espère que mes illustres confrères n’ont pas « pris la grosse tête » d’être à mes côtés ; en tout état de cause, je constate que ça ne leur a pas mal réussi ! Attention à ne pas mélanger cette question de l’échec avec celle « des paillettes » dans un monde qui n’a de cesse de transformer les hommes en marchandises publicitaires.

1_ Texte extrait du livre que j’ai écrit en 2019. « Créer c’est se souvenir ». Parcours et engagements d’un architecte. Préfacé par Paul Chemetov. Editeur Les productions du EFFA.

Je ne vais pas illustrer ce texte, car je n’ai pas l’idée d’un dessin ou d’une photo. Par contre je propose une très belle phrase de Nelson Mandela : « Je n’échoue jamais, soit je réussis soit j’apprends ».

Mes arrières grands-parents
Mes grands-parents.
Mes grands-parents.
Mes parents au moment de leur mariage, puis notre mère mon frère et moi dans la poussette.
Nos vacances d’été à la ferme avec mon père, mon oncle fermier, le chien pour le troupeau de vaches et de chèvres et le chien de chasse.
Plus tard, en 1971 mon retour auprès de mes parents pour fêter mon diplôme d’architecte. Mes parents étaient très fiers qu’avec leur aide, nous ayons pu accéder aux métiers que mon frère et moi, avions choisi.

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