RENCONTRES PARTICULIERES

RENCONTRES PARTICULIERES

Dans nos métiers de l’architecture, de l’urbanisme et de la programmation architecturale et urbaine, nous candidatons à des appels d’offres publics ou privés et des concours sur tout le territoire national, voire international pour certains d’entre nous. En parallèle, pour développer nos références et notre culture, nous effectuons des voyages d’études et des conférences qui nous amènent à rencontrer de nombreux interlocuteurs politiques, maîtres d’ouvrages, consœurs et confrères. Certaines rencontres programmées ou imprévues s’avèrent marquantes, d’où l’intitulé de ce chapitre.

LE GENERAL DE GAULLE le 24 juillet 1967 à Montréal au Canada :

Dans le cadre d’un voyage d’étude organisé par l’école des Beaux-Arts de Paris, je suis allé au Canada et aux Etats-Unis. A Montréal se tenait une exposition universelle, l’Expo 67 sur le thème « Terre des Hommes », présentant de magnifiques pavillons de plusieurs pays, tous réalisés par les architectes de renom de l’époque. Avec un ami, nous discutions à proximité du pavillon français lorsque tout à coup, nous voyons arriver le Général de Gaulle, seul, devançant un petit groupe de personnes. Nous entendant parler français sans l’accent canadien, il s’approche, nous serre la main et nous pose quelques questions sur l’objectif de notre séjour à Montréal. Nous lui répondons puis, rattrapé par les personnes qui l’accompagnaient, il nous souhaite un bon séjour et continue son chemin. Deux heures plus tard, il faisait un discours depuis le balcon de l’hôtel de ville et lançait son fameux « Vive le Québec libre ! » qui eut un retentissement mondial. Un souvenir facile à dater.

SALVADOR DALI en 1974 à l’hôtel Meurice à Paris :

Pendant très longtemps, Salvador Dali bénéficiait d’une suite réservée toute l’année à l’hôtel Meurice à Paris. Comme le dit la présentation faite sur internet, « L’hôtel Meurice est un endroit inspirant et fascinant où règnent côte à côte, en toute harmonie, splendeur du XVIIIème siècle et confort moderne. Bien au-delà d’un établissement luxueux, c’est une galerie d’art, une aventure, une œuvre vivante ». Il pouvait ainsi venir quand il en avait envie. Pendant quelques années, il a donné des cours de dessin gratuits à ceux qui le souhaitaient ; il suffisait de téléphoner afin de respecter le nombre de places acceptées par les services de sécurités. Apprenant cela, je me suis inscrit avec l’un de mes amis étudiants. Le jour prévu, nous sommes passés de notre chambre universitaire de moins de 10 mètres carrés à un établissement où une suite peut coûter 25000 euros la nuit ! La salle réservée par Salvador Dali disposait d’un accès direct depuis l’espace public, ce qui évitait de mélanger les étudiants ou jeunes artistes venant à ce cours particulier avec les clients prestigieux de l’hôtel à la renommée internationale. L’espace était bondé et le Maître est arrivé en majesté avec sa canne à pommeau d’or, ses moustaches gominées et tout l’apparat que l’on connait. Après les politesses d’usage et un petit discours d’introduction sur l’importance de la relation à établir entre le regard et la main, il a fait entrer un modèle à qui il a demandé de prendre la pose complexe de Saint Sébastien (sans les flèches lui transperçant le corps !). Il s’est ensuite approché d’un imposant chevalet sur lequel était posé une très grande feuille à dessin. A l’aide d’un fusain, il a d’un seul trait continu tracé le contour du modèle. C’était parfait et impressionnant, d’autant plus qu’ensuite, c’était à nous de nous exprimer sur nos carnets de dessin. Quinze à vingt minutes plus tard, nous sommes passés à une séance de correction pendant laquelle il a prodigué avis et conseils à chacun avec sa voix forte, son accent, une certaine bonhommie et une petite « griffe » en bas de page, pour immortaliser ce moment unique que je n’ai pas oublié. Grand artiste, prisonnier de son image excentrique, il a su se rendre disponible sans attente de retour de quelque nature que ce soit. Ce fut un moment d’une dimension humaine qui tranche avec l’image et l’histoire controversée du personnage.

L’empereur du Japon Akihito et l’impératrice consort Michiko en 2012 à Tokyo au Japon :

Le projet de transformation du quartier de la Duchère à Lyon, que nous avons conçu et développé avec une équipe pendant plus de vingt ans à Lyon, a été retenu pour être présenté au congrès international de l’architecture à Tokyo en 2012. J’ai donc participé à ce voyage d’une semaine avec l’élu à l’urbanisme de la ville et la responsable de projet de la SERL, maître d’ouvrage. En dehors de la conférence et la visite de l’exposition, nous avons parcouru la ville, ses musées, ses parcs et ses particularités urbaines dont de très beaux bâtiments contemporains. Deux points m’ont frappé : la nécessité d’avoir un garage pour posséder une voiture et un réseau de métro très efficace. Ces deux éléments réduisent considérablement le trafic automobile dans l’hypercentre, ce qui abaisse sensiblement le niveau sonore. La deuxième surprise concerne la disparité des quartiers constitués de petites unités de maisons d’un ou deux étages avec au centre le cimetière dans une expression proche d’une bourgade du Moyen Age, et le XXIème siècle dans toute sa splendeur avec de très hauts immeubles contemporains, ceinturés par des nœuds autoroutiers suspendus qui ondulent et semblent léviter comme des circuits de fêtes foraines !  Ces deux expressions juxtaposées favorisent un centre-ville vivant restant calme et agréable pour les piétons, qui apparaissent prioritaires dans le fonctionnement de la circulation. Ainsi, les carrefours sont équipés de trois cycles successifs de feux tricolores. Les deux que nous connaissons et un troisième qui permet aux piétons de traverser en diagonale ce qui évite d’attendre deux cycles de feux pour franchir deux voies. Ceci était une petite digression culturelle, revenons à notre congrès.

A l’ouverture, nous avons eu la surprise de constater la présence de l’empereur et de l’impératrice, qui ne sortent que très rarement du Palais impérial. Cela était dû au fait que l’impératrice a fait des études d’architecture avant son mariage. Une rare occasion pour eux de s’évader de leur « prison dorée ».

Je ne peux clore ce chapitre sans citer les confrères qui m’ont inspiré ou/et aidé dans mon accomplissement professionnel au cours et au terme de mes études, puis de mon activité professionnelle.

Il y a d’abord Maurice Novarina, architecte (1907- 2002), que j’ai eu comme enseignement pendant un an à l’Ecole Spéciale d’Architecture à Paris. Il venait de ma région et sa production architecturale et urbaine était à l’époque largement publiée. Bon pédagogue, il nous a fait visiter ses chantiers autour de Grenoble en lien avec les jeux olympiques de 1968. Il m’a permis de saisir très tôt toute l’importance de la relation que l’on doit établir entre conception et réalisation, urbanisme et architecture.

Je nommerai également Paul Virilio (1932-2018) qui a accompagné mon diplôme de fin d’étude, les sociologues Henri Lefebvre et Jean Duvignaud que nous avons invités pour des conférences à l’école à la suite des évènements de 1968.

Enfin, je n’oublie pas le travail développé avec Paul Chemetov, de 1971-1977 à Bagnolet, puis à Vienne dans un atelier spécifique. J’ai parlé de cette période dans un livre dont il a accepté d’écrire la préface (2). Nous avons gardé, tout au long de sa vie, une relation étroite et cela m’a été très précieux. Son récent décès en juin 2024 m’a beaucoup touché, sans lui ma carrière n’aurait pu être ce qu’elle a été. Il y a aussi bien sûr tous mes confrères et consœurs avec qui j’ai travaillé, échangé et débattu dans des rencontres, au niveau des architectes conseils de l’Etat et de l’académie d’architecture de Paris et de Lyon.

Dans ce chapitre des rencontres particulières, je ne peux passer sous silence quelques confrères illustres qui ont compté au long de ma vie professionnelle. En voici quelques-uns :

_ Ieoh Ming Pei : Je l’ai rencontré dans les années 1990, avec quelques confrères français, lors d’un voyage d’étude aux Etats- Unis. Avec sa voix douce et sous forme d’échanges très directs, il nous a présenté dans son atelier son organisation de travail et les projets en cours. Puis tout près de l’atelier, il nous a fait visiter un bâtiment sportif en phase de finition, un très beau travail de structure métallique et de verre. Le scandale français développé autour de son travail de transformation du Louvre et plus particulièrement les entrées marquées par les pyramides de verre, était sans aucun fondement et d’une violence complètement déplacée et injustifiée. On retrouve ici la question de la nécessaire juxtaposition et superposition des strates de l’histoire qui m’a animé pendant toute ma carrière, parfois source de sérieux combats. 

En ce qui concerne Luis Khan, décédé en 1974, j’ai été très impressionné par la visite de ses projets et plus particulièrement celui de la Phillips Exeter Library aux Etats-Unis. C’est un projet sobre mais très fort dans son image extérieure et dans la simplicité de la déclinaison des fonctions intérieures servies par la qualité du béton brut et du bois. Avec Pei, il reste pour moi l’un des grands maîtres de l’architecture du XXème siècle. Il y en a beaucoup d’autres que je pourrais citer dont Frank Lloyd Wright et sa « Maison sur la cascade » ainsi que Mies van der Rohe.

Ce texte est évidemment très partiel et partial. Mon objectif est de rappeler dans nos métiers de création, toute l’importance de la rencontre, du débat, de la visite de ce que réalisent nos consœurs et confrères non pour copier bien sûr, mais pour enrichir notre connaissance et continuer sans cesse les échanges, l’information, la découverte pour conserver l’envie et la force de notre capacité de création.

1_Centre d’Eudes et de Recherche sur l’Aménagement Urbain.

2_ Créer c’est se souvenir : Editions du EFFA.

Je ne vais pas illustrer tous les sites et personnes que je cite dans ce texte, je me limite à deux d’entre elles. 1_ Le couple princier du Japon pour le côté exceptionnel de leur présence à l’inauguration du colloque mondial d’architecture en 2012 à Tokyo. La photo est un peu floue, car prise de loin au téléobjectif dans la très grande salle de congrès. 2_ Salvador Dali lors de ses cours de dessin à l’hôtel Meurice. Photo issue d’internet.

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