LES ETUDES URBAINES
On ne peut réaliser correctement des projets d’architecture sans avoir une pratique de la dimension urbaine, et on ne peut traiter la dimension urbaine sans avoir une bonne connaissance ou une expérience des projets d’architecture.
L’un ne va pas sans l’autre. La ville est un organisme vivant que l’on ne peut découper en morceaux indépendants ; on doit en comprendre le fonctionnement global. La réflexion sur un site, quelle que soit son échelle, doit toujours s’opérer en considérant toutes les dimensions de l’ensemble urbain sur lequel on travaille. Cette démarche de va-et-vient permet de s’assurer de la cohérence des intentions projetées sur le site étudié comme sur les espaces ou quartiers périphériques. La segmentation des études, parfois même la concurrence installée entre des équipes qui travaillent sur des sites voisins, est absurde et peut conduire à des pertes de qualité dommageables pour la ville toute entière.
Si les conditions d’intervention proposées ne sont pas claires, il faut alors argumenter et convaincre pour les faire évoluer. Si rien ne bouge, il faut s’en aller afin de ne pas cautionner des situations et/ou des objectifs que l’on juge incohérents !
Le travail de découverte d’un nouveau site d’étude est toujours passionnant car il implique une immersion dans laquelle la première rencontre est primordiale. Il faut bien sûr ressentir ce que l’on découvre mais sans pour autant se laisser enfermer par les premières impressions. Essayer de distinguer ce qui est de l’ordre du ressenti ou de l’analyse. Les deux ont leur importance, même si on ne peut leur accorder la même valeur. Il s’agit également d’effectuer le tri dans la somme des informations transmises par les autorités locales et notamment les services techniques de la ville qui, très souvent, pensent savoir ce qu’il convient de faire et se demandent même pourquoi les élus ont mandaté une équipe extérieure alors qu’ils auraient pu exécuter eux-mêmes le travail concerné plus vite et pour beaucoup moins cher ! Il y a dans ces démarches préliminaires une grande différence entre les petites et les grandes villes. Pas tellement au niveau des outils ou des compétences, mais plutôt dans la fréquence des relations avec les services et les élu(e)s, bien plus accessibles dans les villages et petites villes que dans les grandes agglomérations. Sur des projets importants, il nous est arrivé de solliciter un rendez-vous avec le maire pour lui expliquer pourquoi et comment, un directeur de service en désaccord avec nos propositions essayait de torpiller notre travail ! Lors de certains projets, j’ai obtenu du maire qu’il me donne son numéro de portable dans l’éventualité où j’aurais eu besoin de lui parler très rapidement. Ce fut par exemple le cas à Vaulx-en-Velin pour le projet de création du centre-ville où nous avons eu recours à cette stratégie à deux reprises en quinze ans. Ces projets urbains sont passionnants car ils se développent sur le temps long. Nous sommes en revanche dépendants des élections municipales tous les six ans. Quand la continuité de l’équipe politique de départ n’est pas assurée, cela se passe rarement bien et parfois il vaut mieux prendre l’initiative de partir avant d’être remercié. Le projet du quartier de la Duchère à Lyon illustre la situation idéale, car nous avons bénéficié de trois mandats successifs (1) du maire, ce qui est très rare, mais qui a montré son intérêt dans des moments charnières de développement du projet.
Nous avons été aussi très présents dans des petites villes ou des villages pour des plans d’occupation des sols, des études de quartiers, de circulation, d’espaces publics. Il faut évidemment s’adapter aux compétences en place et s’appuyer sur les études déjà réalisées. Cela exige beaucoup de patience pour arriver à ses fins sans heurter les convictions des services et/ou des élu(e)s. On est parfois confronté à des intérêts particuliers que l’on ne peut prévoir. Nous avions par exemple en charge le plan d’occupation d’une petite ville de l’Ardèche, où l’on avait constaté des discontinuités de cheminements piétons. Pour faciliter une liaison école-espace sportif, il suffisait d’acheter une dizaine de mètres carrés d’un très grand pré. J’en avais parlé une ou deux fois avec des élu(e)s, mais je sentais une réticence de leur part. Comme j’insistais, on me fit savoir que cette question devait être abordée avec le maire en personne ! C’est donc ce que je fis à la réunion suivante. Aussitôt le maire prit la parole et m’asséna d’une voix forte avec son accent du Sud : « Monsieur l’architecte, je vous signale que c’est le terrain de ma belle-mère que vous voulez amputer et sachez qu’il n’en est pas question. » Fin de l’histoire !
Les études urbaines sont essentielles pour assurer le développement harmonieux des villes et des villages. Les architectes sont trop souvent absents de ces travaux jugés moins valorisants que l’acte de construire, ou la réalisation de grands projets d’urbanisme. Je pense que c’est une erreur, car l’aménagement du territoire est un tout qui doit être traité avec le plus grand soin, quelle que soit l’échelle sur laquelle on intervient.
1 -Gérard Colomb, maire.