RENCONTRE AVEC UN SOUS-PREFET DE LA VILLE FRAICHEMENT SORTI DE L’ENA
Dans nos aventures concernant les quartiers dits « difficiles », il nous est arrivé d’être confrontés à des situations de personnes qui découvrent très brutalement que dans la vie réelle, les évènements ne se déroulent pas forcément comme on l’enseigne dans les grandes écoles. En voici un exemple.
Dans les années 80-90, nous avons gagné une consultation pour développer un projet urbain sur un quartier de Vallauris, ville de la céramique où se sont notamment installés Pablo Picasso, puis Jean Marais et d’autres artistes célèbres des années 60. Ce quartier appelé « la Zaïne », situé à proximité du centre-ville, est composé de logements sociaux dans une petite dizaine de bâtiments de sept à dix étages qu’il devenait nécessaire de réhabiliter. Par ailleurs, ce quartier posait de sérieux problèmes d’incivilités de toutes natures, dont les vols de voitures, le trafic de drogue, le stockage de matériel volé dans les celliers d’étages, … Les bâtiments répétitifs semblaient avoir été posés au hasard sur le terrain, sans souci de la topographie du lieu ! Nous étions aguerris aux quartiers difficiles et malgré la complexité sociale du quartier, nous avons décidé de relever le défi d’améliorer la vie quotidienne des habitants.
Le travail d’investigation commence et nous découvrons que la situation est pire que ce que nous avions perçu. Pour en donner un exemple, un jour l’un de mes salariés m’informe par téléphone que lors de sa visite des vides sanitaires, il avait découvert une valise remplie de kalachnikov et me demandait ce qu’il devait en faire. « Rien, lui dis-je, tu la refermes, tu sors et tu n’as rien vu. » Cette attitude peut surprendre, mais quand on intervient dans un quartier dit « sensible » on ne doit en aucun cas, pour notre sécurité, endosser un rôle qui peut être assimilé à la dénonciation de faits ou de comportements des habitants, quels qu’ils soient.
Après la prise de connaissance du quartier, situé à quelques centaines de mètres du centre-ville « bon chic, bon genre », nous avons développé un projet pour remettre en état les bâtiments et traiter les accès et les espaces extérieurs.
Au début du chantier, le maire me téléphone et m’annonce que le surlendemain, le sous-préfet à la ville, qui sort de l’ENA et d’origine maghrébine, va venir visiter le quartier. Il exige ma présence comme guide. Je suis très occupé mais il insiste et je dois dire que les arguments « sort de l’ENA » et « origine maghrébine » me poussent à accepter.
Comme convenu, je suis sur place le jour dit. Je me dirige vers le quartier où je ne vois personne ! Etonné, je me rends au centre-ville tout proche et là, je découvre un attroupement autour d’un bus. Il s’agit de CRS « armés jusqu’aux dents » en tenue d’intervention prêts pour la guerre urbaine. Nous procédons aux présentations d’usage et j’informe le sous-préfet que je suis prêt à l’accompagner dans le quartier à condition qu’il vienne seul avec moi. La présence de dizaines de CRS en tenue de combat ne pourrait que déclencher une émeute. Avec moi, il lui sera plus facile, malgré son costume cravate, de s’intégrer dans le paysage local ! Le chef de la police, visiblement vexé, réagit très violemment en me demandant pour qui je me prends. Le sous -préfet réfléchit puis accède à ma proposition et ordonne aux CRS de ne pas bouger.
Nous effectuons le trajet à pied -quelques centaines de mètres-, nous croisons quelques jeunes qui nous saluent car ils me connaissent et arrivons sur le site. Je lui présente la situation et les difficultés rencontrées et me dirige vers le garage souterrain. Celui-ci est partiellement mobilisé par un trafic de voitures de luxe volées dans les villes environnantes de la côte d’Azur, trafiquées dans le garage puis envoyées dans des pays du Maghreb pour être vendues.
Interloqué, le sous-préfet me regarde et me dit : « Mais, ce n’est pas légal ! » Je lui réponds qu’effectivement, ce n’est pas légal, mais que tout le monde le sait et comme on le dit souvent dans ces cas- là, « cela fait vivre des familles ». Tout à coup surgit une Mercedes flambant neuve qui exécute un dérapage contrôlé tout près de nous pour se positionner devant le garage. Le chauffeur sort de la voiture. Il est grand, basané et habillé de vêtements de marques. Il s’approche de nous, demande qui nous sommes, ce que nous faisons et réclame nos papiers. Je sors ma carte d’identité et invite le sous-préfet à faire de même. J’explique que nous travaillons pour améliorer les conditions de vie du quartier en réhabilitant les immeubles et les espaces publics. Rassuré, il nous rend nos papiers, nous souhaite une bonne journée et rentre la voiture dans le garage !
Le voyou contrôlant le sous-préfet, c’est le monde à l’envers ! Cette anecdote surréaliste montre que notre société était déjà bien malade à cette époque et malheureusement, cela ne s’est guère arrangé depuis. Après la visite, nous avons rejoint le groupe vers le car de CRS. Le sous-préfet m’a remercié, m’a confié qu’en une matinée, il en avait plus appris que pendant toutes ses études sur la question des quartiers dits « difficiles ». Il est remonté dans sa voiture avec chauffeur pour aller prendre son avion et rentrer à Paris.
L’année suivante, lors des élections municipales, les élus en place ont été battus et, comme cela arrive souvent dans ces cas, nous avons été remerciés pour nos bons et loyaux services, fin de l’histoire.
Une petite visite sur Google Earth montre que les bâtiments sont toujours en place et que les espaces extérieurs ont été améliorés.
1_ J’ai déjà conté cette aventure urbaine avec d’autres mots dans le livre que j’ai publié en 2019, « Créer c’est se souvenir » Parcours et engagements d’un architecte urbaniste. Préface de Paul Chemetov. Editeur : Les Productions du EFFA. Je l’ai réécrit pour le condenser un peu.