L’IMPORTANCE DE L’AILLEURS  

L’IMPORTANCE DE L’AILLEURS  

Beaucoup de poètes et d’écrivains se sont nourris et ont écrit sur ce thème. Je me contenterai d’exprimer modestement la liaison que j’établis entre mon besoin de voyager et l’exercice de ma profession.

On lit parfois que le voyage est une fuite. C’est pour moi l’occasion de m’ouvrir et me construire en allant à la rencontre d’autres paysages et d’autres hommes. Les voyages m’ont nourri personnellement et professionnellement. Ils m’ont permis, par la distance de l’espace et du temps, d’être ce que je suis aujourd’hui. L’ailleurs permet de porter un regard distancié sur ce que l’on est et ce que l’on fait, cela aide à donner du sens à son quotidien. On ne part pas pour être mieux ailleurs, mais mieux après, au retour dans l’expression ordinaire de sa vie. Chaque instant est unique mais il faut être capable de le vivre, de le goûter. Voyager pour survivre serait s’idéaliser dans la mort ; il faut vivre l’instant présent.

J’ai écrit dans un autre texte l’importance de la découverte des régions de France, en famille entre douze et seize ans. Cela m’a fait prendre conscience de la variété de la géographie, du climat, de l’histoire, de l’usage et des accents de notre langue … Les voyages aux Etats-Unis puis en Iran, dans la première partie de l’Ecole Spéciale d’Architecture, ont constitué des révélateurs essentiels de ma personnalité et ont influé fortement sur ce que je suis aujourd’hui, en tant qu’individu, mais aussi bien sûr en tant qu’architecte. Mon intérêt pour les projets urbains dans des quartiers parfois difficiles conjugue mon amour de la diversité des hommes et de la ville.

Je suis pétri de l’amour des villes, des sites, des œuvres architecturales, des musées, mais aussi des hommes que j’ai croisés tout au long de ma vie. Cela m’a construit, modelé et m’a donné la force de franchir les obstacles que j’ai pu rencontrer dans ma vie personnelle et professionnelle. Mais finalement, je me rends compte que ce qui m’a le plus apporté, ce sont les grands espaces inhabités. Des lieux où l’homme n’est pas, ou très peu présent et où seul le climat extrême façonne son image.

J’ai beaucoup marché dans les déserts de sable ou de pierre. Le désert est un univers sobre, composé d’un socle minéral et de ciel. L’homme seul émerge, il constitue un point singulier, il relie la matérialité du sol et l’immensité du ciel. Il fait intimement partie du paysage et, en même temps, se révèle à lui-même dans sa particularité d’être humain. Cette conscience d’être, cette révélation à soi-même est sans doute pour beaucoup dans mon attirance pour le désert, dans la simplicité forte d’un lieu qui nous dépasse t nous sublime. La sensualité des formes et des couleurs, la présence du silence, la douceur et la force du vent qui sans cesse modèle son image, l’ancrage incertain des pas dans cet océan solide sans cesse en mouvement sont autant d’éléments qui m’attirent, me guident et m’interrogent sur ce qu’est la vie.

Cet univers aride offre une leçon d’humilité.

Sur la Terre, depuis qu’il existe, l’homme n’a de cesse de laisser des traces comme autant de messages de son intelligence et de sa grandeur ; l’urbaniste architecte que je suis sait de quoi il parle ! Ici, rien. A peine marquées, les empreintes sont effacées par le vent qui, depuis toujours, veille à ce que jamais l’homme n’imprime sa présence et ne transforme le paysage. Enfin non, pas rien, presque rien. Les traces qui subsistent, ce sont des outils de pierre, des flèches, des bifaces et des peintures rupestres peuplées de girafes ou de lions qui nous rappellent que quelques dizaines de milliers d’années plus tôt, ces lieux étaient vivants et habités ! Cela nous relie bien sûr à la fragilité de notre planète et à l’importance de ne pas rompre les équilibres complexes et fragiles qui la composent. Vaste défi pour les décennies à venir. Mes voyages dans les déserts de sable et de pierre ont été riches d‘enchantement et d’enseignement, mais je ne peux conclure ce petit mais important chapitre sans parler d’une autre expérience inoubliable, celle du Spitzberg. Cette île de Norvège est située dans le Svalbard, archipel formant un territoire de ce pays, à l’Est du Groenland et à proximité du pôle Nord.

J’ai réalisé un rêve d’enfant, celui de naviguer en kayak au milieu des icebergs. Dans ce paysage sans nuit – pendant notre période d’été -, j’ai découvert avec émerveillement les multiples propriétés physiques et esthétiques de la glace. Elle peut prendre toutes les formes, être de toutes les couleurs et produire tous les sons imaginables. Quand on glisse en silence, au milieu des icebergs, ce sont autant de sculptures éphémères qui proposent des images animalières ou végétales d’un instant, car ils se déplacent sans cesse au gré des courants. Chevaux surgissant de l’eau, animaux de compagnie, compositions florales, architectures anciennes ou contemporaines … la diversité et la richesse des images est infinie. Les couleurs vont du blanc au noir, en passant par tout le spectre de l’arc-en-ciel. Nourries des poussières de terre ou de roche, l’eau puis la glace s’imprègnent des pigments du lieu et, en fonction des épaisseurs, de la présence de bulles d’air et de la diffraction de la lumière, la magie opère. Cette matière éphémère s’exprime aussi par la brillance ou la matité, le lisse, le poli ou le grumeleux, l’opaque ou le transparent. Le bruit est constant et va du crépitement du glaçon aux plaintes animales dues aux frottements, jusqu’aux coups de tonnerre effrayants quand des pans entiers de rives de glaciers de plus de cent mètres de hauteur s’effondrent. Toutes ces formes, ces couleurs façonnées par la température et le vent, auxquelles s’ajoutent un peu des matières qui la contaminent, la colorent et la subliment ne sont constituées que d’eau ! C’est une belle leçon pour un architecte, car cela nous rappelle qu’avec peu d’ingrédients, on peut créer de la beauté.

La nature ne cesse de nous montrer le chemin ; essayons de rester lucides et de ne pas nous laisser happer par la facilité d’une complexité factice, contraire à tous les objectifs de développement durable et de coût global.

Chacun de nous doit trouver la stimulation créatrice qui lui convient. Il n’y a pas de modèle unique et en ce qui me concerne, la lecture, le croquis, la visite des villes, des musées et les treks dans les lieux désertiques sont autant d’éléments qui me nourrissent. Il faut que chacun de nous mette en place ce qui va lui permettre non seulement d’exister, mais d’être, pour avoir la capacité de créer puis de transmettre.

1-Ce texte est extrait du livre intitulé « Créer, c’est se souvenir » Parcours d’un architecte urbaniste. Préface de Paul Chemetov. Editeur « Les Productions dEFFA. 2019 ». Il a été complété par les photos d’un voyage que j’ai fait avec mon fils au Spitzberg en 1993.

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