LOGEMENT : MACHINE A HABITER, OU L’HABITER DE GASTON BACHELARD 1

LOGEMENT : MACHINE A HABITER, OU L’HABITER DE GASTON BACHELARD 1

Petit à petit, la technique s’empare des logements que nous construisons avec le risque de devenir des « machines à habiter ». En 1958, le cinéaste Jacques Tati nous a montré avec humour les dangers de l’addition des gadgets au sein d’un logement dans son film « Mon oncle ». La sophistication technique présente toujours le risque de la panne, avec des conséquences auxquelles on n’a pas forcement pensé. Je me souviens d’avoir assisté dans les années 1980 à Boston aux Etats-Unis, à une panne de courant de plus d’une demi-journée qui empêchait les habitants d’accéder à leur logement par impossibilité de déconnexion des systèmes de sécurité.

Il y a cinquante ans, le gros-œuvre (fondations, murs, planchers, couverture) était largement dominant dans le coût d’un logement alors qu’aujourd’hui, le second œuvre s’avère le plus coûteux. Le travail que j’ai développé pour construire un petit bâtiment accessible financièrement à de jeunes handicapés légers (2) montre très clairement que la somme des contraintes, depuis le coût du foncier jusqu’à tous les gadgets que l’on ne cesse d’ajouter par voies règlementaires, constitue de tels obstacles que l’on en arrive à priver de logement des populations particulières !

Le logement, lieu d’habitation de la cellule familiale, a occupé une part importante de mon activité d’architecte urbaniste. C’est l’une des fonctions très nobles qui nous est confiée et à laquelle j’ai participé sous toutes ses formes. La construction neuve, la réhabilitation, le changement d’usage de bâtiments, ont été des aventures professionnelles déterminantes, car elles sont l’occasion d’un contact direct avec les futurs utilisateurs. Cet échange représente toujours une source d’information considérable pendant la conception du projet, notamment dans le cadre de réhabilitations. Les demandes et souhaits pour le futur projet peuvent être pris en compte directement auprès des habitants en amont et pas seulement a postériori lorsque les travaux sont terminés. Dans ces cas, les femmes, mères de famille, se sentent habituellement les plus concernées ; elles savent ce qu’elles veulent et l’expriment souvent clairement et fortement. La somme des contraintes ne doit jamais faire le projet. Il faut toujours conserver le pouvoir, installer les éléments fondateurs et se battre contre toutes les adversités programmatiques, techniques, spatiales, pour garder l’essence et la cohérence du projet. Compte tenu de la limite de surface des logements sociaux, mais plus encore des logements sociaux en accession, auxquels s’ajoutent les impératifs de l’accessibilité, il devient difficile sinon impossible de garder une part de rêve, voire de liberté pour les habitants.  Le grenier et la cave espaces de l’imaginaire chers à Gaston Bachelard 1, ont généralement disparus. Le logement se limite à l’utilitaire basique des fonctions vitales travailler, manger, dormir. Il faudrait remettre l’humain au centre des programmes pour donner l’envie de créer des logements capables, d’insuffler un peu d’âme dans « l’habiter ». On peut par exemple, en utilisant des cloisons démontables, faire évoluer un logement pour l’adapter aux besoins de ses habitants dans le temps. La famille n’est pas un ensemble figé, elle se modifie avec notamment l’arrivée de nouveaux enfants puis leur départ. Le surcoût généré par rapport à des cloisons fixes permettrait d’éviter beaucoup de déménagements, sources de coûts importants et de perte de repères par rapport aux ami(e)s, à l’école, … Tous les moyens techniques et industriels sont à notre disposition, utilisons les pour permettre à tous nos concitoyens de trouver des solutions pour se loger et faire évoluer leur logement en fonction de leurs besoins. Les logements que j’ai construits pour des personnes handicapées légers en est un exemple 2. Les photos que je joints à ce texte correspondent à une opération de Jean Renaudie à Givors, qui s’inscrit dans le sens de mon propos.

 

1_ Gaston Bachelard 1884-1962, philosophe français des sciences, de la poésie, de l’éducation et du temps bien connu par les architectes de ma génération pour son texte intitulé « La poétique de l’espace »

2_ Voir texte : « Logement pour handicapés légers ».

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