MA FAMILLE
On ne peut oublier ce que nos parents ont fait pour nous permettre d’atteindre nos objectifs de vie. Nous sommes, avec mon frère, très admiratifs de leur courage et de leur abnégation pour que nous puissions choisir les métiers que nous avons ensuite exercés avec bonheur.
Ma mère, Clarisse, un prénom démodé mais que j’aime beaucoup, est née d’une mère paysanne et d’un père paysan-maçon, Marthe et Arsène. Ils ont eu quatre enfants, trois filles et en dernier un garçon qui, pour leur grande satisfaction, garantissait la continuité de la ferme et du nom !
Mon grand-père, doué en tout, passa son certificat d’étude à neuf ans au lieu des onze requis et obtint les meilleures notes du canton. Le recteur d’académie convoqua ses parents pour encourager Arsène à poursuivre ses études avec la promesse d’une bourse. Mais à l’époque, un fils était d’abord destiné à reprendre l’activité de la ferme familiale et assurer la vieillesse des parents. Son père ne céda pas. Dans son parcours de vie, il connut l’épreuve de devoir s’engager, comme tant d’autres, dans les deux grandes guerres de 14-18 et de 39-45. Je l’entends encore raconter la terrible bataille de Monte Cassino en 1944 avec les Alliés ! Entre les guerres et pendant tout le reste de sa vie, il exerça son double métier de paysan et de maçon. Une petite dizaine d’hectares de terre et de bois pour la culture et le chauffage, un jardin et les animaux de la ferme, une vie en quasi autarcie. On n’achetait que le sel, le sucre et l’huile. Dans les moments creux du travail de la ferme, il construisait chaque année quelques maisons composées d’un soubassement de lits de galets de rivière, surmonté par des « banchées de pisée (1) », éléments de terre crue que l’on prenait juste à côté du chantier et dont la cavité résultante alimentée par une source voisine servait de réserve d’eau en cas d’incendie. Elle devenait aussi source de nourriture grâce aux grenouilles et poissons qui la peuplaient. Pendant toutes les vacances d’été, grâce à ses immenses connaissances, notre grand-père nous enseignait son savoir. Nous profitions de ce temps merveilleux où la nature était respectée, dans le déroulement naturel des saisons et dans l’équilibre des sols. Les engrais étaient produits par les animaux, les bœufs, vaches, cochons, poules et lapins qui ne mangeaient que des éléments des prés et de la ferme. Mais rien n’est immuable car de toutes parts, la mécanisation était en route et risquait de rompre le fragile équilibre et le travail des agriculteurs. Dans cette vie en quasi autarcie, les échanges financiers étaient très réduits et l’on pratiquait beaucoup le troc. En voici deux exemples. Ils ne payaient pas leurs impôts mais en contrepartie et avec l’accord des services de la mairie, ils faisaient des journées d’entretien des chemins de leur quartier. De même, le pain qui n’était pas acheté. Après la moisson du blé produit à la ferme, des sacs de grains étaient emmenés chez le meunier pour la transformation en farine. Il en conservait une partie pour payer son travail et le reste partait chez le boulanger qui prélevait à son tour une partie de la farine en rémunération de la fabrication et la livraison hebdomadaire du pain durant toute l’année.
Ma grand-mère était sans cesse en activité, mais plus tournée vers l’intérieur du périmètre de la ferme, en dehors de la surveillance des chèvres dans les pâturages, ce qui n’était pas de tout repos. Elle a élevé ses quatre enfants et s’occupait chaque jour des volailles, du jardin, de la traite des chèvres et des vaches, de la fabrication des fromages, de la nourriture du cochon, des poules, des lapins, de la cuisine et de la lessive qui s’effectuait dans le « gabot » (2), une petite pièce d’eau équipée d’une planche inclinée pour « battre » le linge. En plus de tout cela, elle s’occupait de mon frère et moi pendant les vacances d’été, avec les recadrages qui s’imposaient.
Ces vacances à la ferme pendant plus de dix ans ont certainement orienté les professions que mon frère et moi avons choisies, puisqu’elles correspondent aux deux activités de notre grand-père : les animaux pour mon frère devenu vétérinaire, l’architecture et l’urbanisme pour moi en souvenir de sa fonction de bâtisseur.
Ma mère ayant mieux réussi dans l’apprentissage scolaire primaire que son frère et ses deux sœurs, eut le privilège de poursuivre ses études dans un collège pour jeunes filles à Vienne, situé à une trentaine de kilomètres de la ferme. Elle obtint la première partie du baccalauréat. Cela semblait déjà très important pour ses parents qui lui demandèrent d’arrêter à ce stade pour entrer dans la vie active. Elle trouva un poste de secrétaire dans une entreprise de l’industrie textile à Vienne et devint donc la première citadine de la famille.
Roland, mon père connut une jeunesse plus difficile. Sa mère était couturière à domicile. Son père, combattant de la guerre de 1914-1918, fut fortement gazé lors d’une bataille. Les poumons très endommagés, il fut rapatrié à l’hôpital, puis à domicile car à l’époque, on ne savait pas guérir ses blessures. Il souffrit énormément pendant plus de quinze ans avant de mourir en 1931. Perdant une partie des aides financières allouées en tant que grand blessé de guerre, ma grand-mère demanda à mon père d’arrêter ses études et de rejoindre l’une des usines textiles de la ville qui avait besoin de main d’œuvre. Il se retrouva ainsi à 15 ans « petite main » à distribuer et donc transporter toute la journée des rouleaux de tissus presque aussi lourds que lui ! Cette usine était celle dans laquelle travaillait ma mère et c’est là qu’ils se rencontrèrent !
Ils se marièrent en 1939 et eurent un premier enfant, Michel, mon frère aîné en 1941. La deuxième guerre mondiale rendait les conditions de vie très dures en ville, notamment en ce qui concernait l’alimentation et plus particulièrement le lait. Michel, atteint de dysenterie aiguë à l’âge de deux mois, mourut en 48 heures malgré tous les efforts du médecin de famille. Très affectés par ce drame, mes parents ne renoncèrent pas à leur désir d’enfant. Mon frère Jacques naquit en novembre 1943 et moi en janvier 1946. Leur détermination à ne pas avoir plus de deux enfants pour être en capacité de financer nos études m’a très tôt fait penser que, par sa mort, ce frère aîné m’avait laissé sa place et en quelque sorte permis d’exister ! Une façon peut-être de ne pas l’oublier bien que je ne l’ai pas connu.
Mon père engagé dans la résistance et travaillant dans la police municipale se retrouva parfois dans des situations difficiles pendant la guerre, mais il n’hésita pas à prévenir les familles juives qu’il jugeait en danger. N’ayant pu poursuivre ses études au-delà du certificat et voulant postuler à des concours pour monter en grade, il participait aux leçons que nous dispensait notre mère sur la base de dictées, rédactions et mathématiques. Il put ainsi progresser dans son travail.
Également experte en tricotage complexe, ma mère avait acquis une petite clientèle dans la bourgeoisie locale pour confectionner des modèles introuvables en boutiques. Cela participait à assurer les fins de mois.
Notre logement de l’époque serait aujourd’hui interdit à la location. Il était assez grand en surface, mais complètement insalubre ! Une seule chambre où nous dormions tous les quatre, un seul point d’eau froide sur l’évier, un plancher non jointif avec le rez-de-chaussée. En revanche, il offrait dans sa complexité spatiale et ses relations visuelles avec les étages du dessous et du dessus des opportunités de jeux merveilleux. On pouvait s’y cacher, faire du bruit sans gêner les voisins, cacher des trésors, bref, une mine pour notre imaginaire d’enfants !
Nous pouvions observer le travail des tisseuses à travers les interstices du plancher. Quand mon père travaillait la nuit, il se couchait à quatre heures et demie du matin et les métiers à tisser se mettaient en route à six heures en produisant un bruit infernal dans notre chambre ! Lors du terrible hiver de 1954 enregistrant des températures de moins vingt-deux degrés, le thermomètre indiquait moins sept degrés dans notre chambre. Nous nous mettions en pyjama près du poêle dans la cuisine et courions ensuite dans la chambre commune où notre mère avait disposé un peu plus tôt deux briques bien chaudes enveloppées de tissus. Il fallait se réchauffer sans se brûler, un sport qui demandait un peu d’expérience. Toutes les canalisations d’eau de la rue avaient éclaté et l’eau répandue avait gelé, cela formait une couche de glace d’un mètre d’épaisseur qui recouvrait l’escalier d’accès à notre immeuble jusqu’à la sixième marche car il n’y avait pas de porte d’entrée sur la rue ! Pas d’école pendant un mois, c’était la bonne nouvelle pour mon frère et moi, mais c’était sans compter sur le dévouement de notre mère qui aurait aimé devenir institutrice et nous faisait travailler peut-être plus que nous ne le faisions à l’école.
Mon père faisait les « trois huit », ce qui veut dire qu’il travaillait une semaine de quatre heures à douze heures, la semaine suivante de douze heures à vingt heures et la troisième de vingt heures à quatre heures. Il ne bénéficiait que d’un jour de repos hebdomadaire qui se décalait et ne s’octroyait donc qu’un dimanche de libre toutes les sept semaines ! Son décès à cinquante-six ans n’est certainement pas étranger à ce rythme infernal. Il avait l’âme d’un poète, aimait chanter et écrire des poésies. Il répondait à des concours radiophoniques et un jour obtint le premier prix d’un jeu lancé par « Radio Luxembourg ». Nous l’avons appris en direct pendant le repas dominical et cela reste un très bon souvenir familial. A partir de 1957, l’acquisition d’une quatre chevaux Renault nous permit de découvrir les régions françaises. En dix ans, nous en avions fait le tour et acquis une bonne connaissance de notre beau pays.
Mon frère et moi étions très heureux durant cette époque. Nous vivions les conditions de vie ordinaire de la classe ouvrière pendant l’année scolaire et profitions de la vie de la ferme pendant les vacances d’été. Nous avions conscience que notre famille aimante avait l’ambition que mon frère et moi puissions choisir notre métier. Nous avons fait les études nécessaires pour y parvenir. C’était pour nous une grande chance par rapport à la majorité de nos camarades qui allaient travailler à quatorze ans après le certificat d’études. Dans cette aventure, nos parents qui disposaient de moyens limités ont été formidables. Ce texte plus personnel me permet de saluer leur dévouement, leurs sacrifices et leur mémoire.
Pour terminer ce texte, il faut que je dise pourquoi il me semble nécessaire d’écrire sur ces temps révolus. Pas pour seulement pour raconter mon histoire personnelle qui, je le sais, n’a pas plus d’importance que celle de toutes les autres familles. En revanche, c’est une manière de comparer ce que nous avons vécu sur le temps de trois générations avec la temporalité actuelle, pour en apprécier certes les progrès mais aussi les risques. Pendant des siècles, la vie évoluait très lentement et tout à coup, tout change à pas de géant. On est passés de l’allure lente et lourde des bœufs Joli et Faro de mon grand-père à la vitesse intersidérale de la conquête du ciel et à la dématérialisation du monde ! Mon propos n’est évidemment pas d’émettre un avis sur cette vaste question mais d’inciter chacun de nous à réfléchir à ce constat et particulièrement, ceux qui nous gouvernent.
1-Mode de construction en terre crue, mis en œuvre dans des coffrages en bois appelés « banchées ». La terre est idéalement argileuse. Je veux signaler à ce propos signaler le projet récemment développé par l’atelier Clément Vergely, en utilisant la terre dans le quartier de la Confluence à Lyon, mais aussi tout le travail de recherche et de réalisation, en France et à l’étranger, de mon confrère et ami Gilles Perraudin depuis des décennies.
2-Gabot : Petite pièce d’eau alimentée par une source et équipée d’une planche inclinée sur laquelle notre grand-mère « battait » le linge.