LES CONCOURS ET LES GRANDS GROUPES DU BTP
Les concours publics ont constitué ma principale source de travail au cours de ma carrière. Il faut d’abord lire les annonces dans les revues spécialisées telles que le « Moniteur des travaux publics », choisir celles auxquelles on s’inscrit en fonction de leur situation géographique, de nos références et de l’intérêt que nous portons au programme, puis attendre le retour pour savoir si l’on est sélectionné avec quelques consœurs et confrères.
Le nombre de candidatures varie beaucoup, mais bien souvent elles se comptent par dizaines, centaines, voire milliers pour des concours ouverts nationaux ou internationaux. Pour celui de la Maison du Japon à Paris en 1994, nous étions plus de 2000 inscrits venant de tous les continents ! C’était un concours où chacun produisait une esquisse sans rémunération. Le jury sélectionnait ensuite trois ou quatre équipes pour une phase finale, avec production d’un avant-projet sommaire.
Par définition, on perd plus souvent que l’on ne gagne. Il m’est ainsi arrivé de perdre douze concours d’affilée, de me retrouver au bord du gouffre financier, puis d’en gagner trois importants et avoir beaucoup de difficultés pour tenir les délais de toutes les affaires en cours !
Ce n’est donc pas de tout repos, même si ce sont des moments très stimulants de travail en équipe, où le risque dans les décisions prises est constamment présent. J’ai raconté dans un autre texte (1) celui que j’ai pris en décidant de me mettre « hors concours » d’un projet de lycée agricole. Ces situations s’avèrent très compliquées car non seulement on n’a pratiquement aucune chance de gagner, mais en plus on s’expose à ne pas toucher la prime de dédommagement des perdants pour refus d’acceptation du programme joint aux pièces du dossier. Cette aventure s’est heureusement bien terminée mais c’est rarissime, car cela signifie que les personnes qui avaient la responsabilité de préparer le concours et étaient rémunérées pour cela n’ont pas fait correctement leur travail !
En cinquante ans, nous nous sommes inscrits à plus d’un millier de concours publics, nous en avons réalisé des centaines et en avons gagné entre cent et deux cents. Cela peut sembler peu mais il faut rappeler que le temps d’un projet d’architecture ordinaire se développe sur des années : quatre à cinq ans pour un petit projet de logements sociaux ou une école primaire, vingt à vingt-cinq ans pour un projet urbain tel que celui de la Duchère à Lyon !
Il existe toujours le risque de concours « truqués » pour lesquels le lauréat est désigné avant même que le concours ne soit lancé. Cela peut fonctionner au départ et profiter illégitimement aux tricheurs sauf si un événement inopiné survient. Je me souviens d’un concours d’équipement public important qui était a priori attribué à l’une des équipes concurrentes. Le changement du responsable gestionnaire entre le lancement du concours et la date du jury nous a ainsi permis de bénéficier d’un jury équitable et de gagner.
Je l’ai déjà écrit dans un autre texte mais je le répète ici, en quelques années tout a changé. On assiste à une forte diminution du nombre de concours publics et à la prégnance des grands groupes du BTP (2) dans les appels d’offres. Ces derniers sont de plus en plus souvent informés en amont des projets et peuvent à leur guise décider qui s’octroiera l’affaire et à quel montant de rémunération pour les équipes de maîtrise d’œuvre.
1_ « La désobéissance urbaine et architecturale ». Concours du lycée de la Tour-du-Pin.
2_ BTP : Bâtiments et travaux publics.
LEGENDE DES PHOTOS : j’ai choisi un projet urbain dont nous avons réalisé le concours à Mulhouse, un peu avant les années 2000, sur un site industriel composé de beaux bâtiments du XIXème siècle. Bien que nous ayons perdu, j’en garde un très bon souvenir car nous avions présenté un très beau projet. Malheureusement, comme cela arrive parfois, nous avons su ensuite que le lauréat était pré-désigné. Pour ce travail, nous étions entre autres associés avec l’atelier du paysagiste et urbaniste Emmanuel Jalbert. Photo 1 l’inscription du projet dans le quartier, 2 l’espace central autour duquel se développaient des bâtiments préexistants et nouveaux,3 espaces végétaux et récréatifs.